«L’Origine des autres» rassemble six conférences prononcées à Harvard. Au fil de ces textes, la romancière s’attelle à déconstruire les pseudo-arguments qui ont permis à l’Amérique d’établir un véritable apartheid en fonction de la couleur de la peau.

La question raciale est au cœur de l’œuvre de Toni Morrison. C’est le creuset où bouillonne chacun de ses mots quand elle explore la part la plus obscure de son pays, entre les siècles esclavagistes et les longues décennies de lutte contre la ségrégation, avant qu’une partie de la nation américaine ne prenne peu à peu conscience de l’arbitraire de ses institutions, des violences quotidiennes et des inégalités sociales dont les Noirs furent victimes. Lesquels ont peu à peu renoué avec leur identité enfouie dans les décombres d’une culture que Toni Morrison ressuscite de roman en roman. Avec une langue merveilleusement vivante, inventive dans sa forme comme dans sa thématique, assez visionnaire pour conjurer les humiliations du passé et reconstruire l’Histoire sur des fondations nouvelles.

Interrogation sur la notion de race

Les engagements politiques et littéraires de Toni Morrison, on les retrouve tout au long de L’Origine des autres, un recueil de six conférences prononcées à Harvard en 2016, alors que Barack Obama entrait dans la dernière année de son mandat présidentiel. Au centre du livre, une interrogation sur «la nature de l’appartenance», sur la notion de race, sur les pseudo-arguments de ceux qui s’escriment à entretenir leur domination depuis l’époque où les Noirs n’avaient droit qu’aux lynchages dans les champs de coton, tout en fournissant une main-d’œuvre gratuite à leurs maîtres. Son enquête, l’auteure de Beloved la mène sur tous les terrains en expliquant comment l’Amérique a construit des barrières entre ses habitants et comment elle en est arrivée à établir un véritable apartheid en fonction de la couleur de la peau.

Pour nier la dignité et l’humanité de «l’autre», c’est en effet la physiologie qui a servi d’alibi à la discrimination, «la race étant un critère constant de différenciation tout comme la richesse, la classe sociale ou le genre». Et pour mieux contrôler cet «autre» qu’ils exploitaient cyniquement, les Blancs ont commencé par se réclamer des thèses eugénistes, une forme de racisme à prétention scientifique avec, à l’appui, toute une prose délirante à laquelle Toni Morrison fait référence, «l’argument étant que les Noirs sont utiles, pas exactement semblables à du bétail et cependant pas humains de façon reconnaissable».

Qui est inhumain, l’esclave ou le maître?

Citant de nombreux récits et archives qui remontent au XIXe siècle, la romancière montre ensuite comment, pour pouvoir occulter la sordide dégradation de l’esclavage, ses adeptes se sont efforcés d’«embellir» leurs victimes. En laissant sous-entendre, à grand renfort de paternalisme et de sentimentalisme, que leur instinct naturel «penchait vers la gentillesse». Une manœuvre sournoise, une fausse révérence, dont Toni Morrison dévoile remarquablement la machiavélique hypocrisie. Et elle poursuit sa réflexion par ces mots qui soulignent les contradictions propres à toute forme de racisme: «Quel acharnement les Blancs ont mis à définir l’esclave comme inhumain, alors que la définition même de l’inhumain décrit en vérité très largement celui qui punit à coups de fouet.» Et elle ajoute: «La nécessité de faire de l’esclave une espèce étrangère semble une tentative désespérée pour confirmer que l’on est soi-même normal.»

Quel acharnement les Blancs ont mis à définir l’esclave comme inhumain, alors que la définition même de l’inhumain décrit très largement celui qui punit à coups de fouet

Toni Morrison

C’est aussi vers les romanciers que se tourne Toni Morrison en analysant comment ils utilisent la couleur de la peau quand ils décrivent leurs personnages. Avec un long commentaire de l’œuvre de Flannery O’Connor, subtile observatrice de la manière dont on construit «l’autre», l’étranger ou le pestiféré. Sous d’autres plumes, de Faulkner à Hemingway, la question raciale ne cesse d’être une obsession majeure: dans une grande partie de la littérature américaine, «quand l’intrigue requiert une crise familiale, rien n’est plus répugnant qu’un rapport sexuel consenti entre les races», écrit Toni Morrison.

Déconstructions anthropologiques

Autant de pistes souvent inexplorées, autant de déconstructions anthropologiques et de démystifications – sociales, psychologiques, culturelles – dans ce lumineux réquisitoire où le Nobel 1993 revient également sur ses propres romans. Dans Délivrances et dans L’Œil le plus bleu, par exemple, elle dénonce la supercherie du «colorisme», cette ségrégation fondée sur la pigmentation de la peau. Dans Home, elle s’ingénie au contraire à effacer toute référence directe à cette réalité, laissant le lecteur découvrir lui-même, grâce à de menus détails, l’ostracisme quotidien dont les Noirs sont la proie. Et dans Un Don, situé juste avant le procès des sorcières de Salem, elle élargit sa focale et raconte pourquoi, à cette époque, les Indiens ou les couples blancs homosexuels pouvaient être frappés d’exclusion, comme les Noirs.

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D’un roman à l’autre – et au fil de ces six conférences –, Toni Morrison s’impose comme une voix essentielle pour exhumer le refoulé de plus de deux siècles d’Histoire. Pour revendiquer une fois encore la légitimité des combats qu’elle mène depuis qu’elle tient la plume. Et pour que «l’autre» ne soit plus un paria, mais devienne le symbole d’une fraternité reconquise.


Toni Morrison, «L’Origine des autres», traduction de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Laferrière, préface de Ta-Nehisi Coates, Christian Bourgois, 95 p.