Difficile de déterminer avec précision à quoi tenait ce prodige. La caisse claire? Toujours rebondie, comme en trébuchement différé. Les breaks? Qui semblaient se jouer au ralenti, dans l’élégance du repos métronomique. Cette façon d’exiger en toutes choses la part de soul? Tony Allen, maître du temps, né à Lagos en 1940, est mort à Paris jeudi. Il était un batteur phénoménal, l’un des plus influents de son ère. Quand on lui demandait quel était son secret, il répondait avec un accent nigérian: «I don’t beat my drums. I caress them.» Je ne frappe pas mes tambours, je les caresse.

Il parlait d’Art Blakey à tout bout de champ. Enfant de la colonie britannique, Tony collectionne jeune les revues qui traitent du jazz américain, il vénère le patron des Jazz Messengers comme un modèle éthique – la batterie au cœur imperturbable mais discret des choses. C’est un moment clé de l’histoire ouest-africain, les indépendances arrivent et avec elles des musiques urbaines qui viennent du Ghana, le highlife, mais aussi du Nigeria (la juju). Tony croise les fers. Il intègre tout ce qui passe entre ses doigts, il conçoit sans le savoir le pouls des libérations africaines.

Africaniser son jeu

Quand il est invité en 1964 par le fils d’une grande famille yoruba, Fela Ransome-Kuti, à rejoindre un nouveau groupe de highlife pour embraser les nuits de Lagos, ils ignorent encore l’un et l’autre à quel point cet orchestre, les Koola Lobitos, abriteront l’une des plus puissantes métamorphoses dans l’histoire moderne de la musique. Ils partent ensemble en 1969 aux Etats-Unis, ils y jouent une musique qu’ils veulent profondément américaine. Une jeune activiste, Sandra Izsadore, proche des Black Panthers, suggère à Fela d’africaniser son jeu et de politiser son discours.

Lire aussi: Il y a soixante ans, Miles

Quand ils rentrent, ils inventent l’afrobeat. Un truc dément. Des formats qui défient l’idée même de pop music, un jeu de construction linéaire, proche de la transe, si entêtant, si dense, si profondément percussif que, 50 ans plus tard, des jeunes de Brooklyn, Bangkok ou Lausanne continuent de le creuser. L’afrobeat, dans le même mouvement, est une méditation et un sabbat. Tony Allen, très loin dans le fond de la scène, presque silencieux, passe inaperçu. Fela Kuti est une icône flamboyante, un révolutionnaire. Tony est un taiseux, lunaire. Mais sa batterie est la plateforme de lancement depuis laquelle ce vaisseau décolle.

On se l’arrachait

Après avoir quitté Fela fâché à la fin des années 1970 et le Nigeria au début des années 1980, Tony Allen aurait pu sombrer dans l’anonymat. Il partage sa vie entre Londres et Paris, on le croise d’abord dans des clubs minuscules à fabriquer des fusions insolites, des jazz instables. Puis il renaît, surtout grâce à Damon Albarn qui produit certains de ses plus beaux disques (Lagos No Shaking) et en fait un argument central dans le groupe The Good, the Bad & the Queen. C’est que, après la mort de Fela en 1997, l’Europe et le monde comprennent à quel point Tony n’était pas seulement un élément de l’orchestre mais son savant fou.

Lire aussi: Damon Albarn, génie protéiforme

Les dernières années de sa vie ont été flamboyantes. On s’arrachait Tony Allen. Jimi Tenor, Charlotte Gainsbourg, cette battue offrait la garantie sous une chanson correcte de dilater les sens. Il y a quelques jours encore, lunettes noires, blouson de cuir, casquette de baseball, il avait sorti un ultime album avec la voix d’un autre héraut africain, Hugh Masekela, mort lui en 2018. C’était une fête. Tony Allen était fier d’avoir enregistré en 2017 un hommage à son maître, Art Blakey, sur le label même de son maître, Blue Note. Rien ne pouvait plus arriver à Tony. Il est devenu pour des batteurs du monde entier ce que Blakey avait été pour lui. Une aspiration.