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Beaux-arts

Tony Cragg, sculpteur de métamorphoses

Cet artiste anglais, domicilié en Allemagne, est un artiste majeur mais insaisissable. Or il se trouve qu’une présentation en parallèle de dessins et de sculptures, à Karlsruhe, donne quelques clés

Il est des œuvres parfois difficiles à cerner. Parce qu’elles ne cessent de rebondir. Et qu’on ne les découvre que de cas en cas. Avec l’impression parfois d’avoir manqué un chapitre. Ainsi en va-t-il avec les sculptures de Tony Cragg. Né en 1949 à Liverpool – 60 ans donc –, il est apparu dans les territoires de l’art à la fin des années 1970. Mais, à part de nombreuses expositions partielles à travers le monde, aucune véritable rétrospective ne lui a été consacrée. Son itinéraire est essentiellement repéré au fil des éditions des grandes foires d’art internationales. Alors que son originalité est largement remarquée.

En 1982 déjà, il participe à la Documenta 7 de Kassel, et à nouveau en 1987 (Documenta 8). En 1988, il obtient le Turner-Prize, récompense anglaise convoitée, et représente son pays à la Biennale de Venise. En 2007, il est distingué par le Praemium Imperiale, décerné par la maison impériale japonaise et considéré pour les arts comme le Nobel en la matière. La France l’a fait chevalier des Arts et des Lettres en 1992, et il a été élevé au rang de Commandeur de l’Empire britannique en 2003.

Et même quand la Staatliche Kunsthalle de Karlsruhe propose une exposition rassemblant une vingtaine de sculptures de Tony Cragg, elles étonnent mais dissimulent une fois de plus leur filiation, leur consanguinité. Elles sont récentes, de ces douze dernières années, différentes les unes des autres, avec certes des airs de famille, mais pour qui connaît ses configurations de contreplaqué en formes de maisonnettes aux contours brouillés par un décor de lignes échevelées (années 1985-88), ou ses reliefs plus anciens encore composés de bouts de plastique récupérés (début des années 1980), le fil rouge, la logique de la progression échappe.

En revanche, les 135 dessins, aquarelles, estampes qui accompagnent les 19 sculptures en disent, trahissent énormément plus. Et cela devient encore plus étonnant. La formation initiale de Tony Cragg est celle d’un technicien de laboratoire. Durant trois bonnes années, de 1966 à 1968, il a travaillé dans l’industrie chimique. Univers d’éprouvettes et de flacons tronconiques à long col. Des formes qui se retrouvent dans ses sculptures récentes, mais représentées en mouvement, basculées d’une position à une autre dans un seul volume étiré en chewing-gum. Les grandes ouvertures longitudinales qui les fendent n’étant rien d’autre que le tracé, le déplacement de l’embouchure de ces récipients; Outspan, On a roll (2003) ou McCormack (2007). Certaines pièces semblent avoir été façonnées avec un tour céramique pris de folie et qui aurait basculé de plan en cours de tournage.

Cet univers est nourri aussi des observations au microscope, proliférations cellulaires – plusieurs œuvres sont intitulées Chromosomes (2005) – ou modèles de combinaisons d’atomes et leurs arborescences. D’où, à ses débuts, ces reliefs, ces sculptures-images faites de morceaux disparates rassemblés en un tout. D’où maintenant ces stalagmites zigzagantes dont les bifurcations silhouettent des visages déformés (Bent of mind, 2002) ou ces empilements de disques, penchés jusqu’à menacer de s’effondrer et parfois terminés en moules à chapeaux de modiste (Wooden Crystal, 2000, 407 cm de hauteur). D’où ces boudins torsadés sur eux-mêmes comme d’énormes morceaux en caoutchouc qui se seraient figés sans plus pouvoir se détordre. Tony Cragg joue de la transmutation des apparences et des matières.

Le cinétisme de ses sculptures n’est pas seulement pur mouvement, ou mouvement suggéré, il est aussi glissement d’un état à un autre. Le caoutchouc est moulé en bronze. Le bronze prend des allures de tôle de carrosserie laquée. On passe du microscopique au macroscopique, du statique au dynamique, du rigide au fluide, du dehors au dedans. Des enveloppes trouées permettent de voir les structures internes et des structures en forme de chaises se transforment en colonies de polypes mous. Les processus de contaminations de Tony Cragg sont renversants et infinis. Comme si chaque chose avait une Second Nature. C’est le titre de son exposition. La nature elle-même, d’ailleurs, est partie prenante de ces répercussions en échos. Les dessins de Tony Cragg montrent, entre autres, comment l’artiste traque dans les paysages la trame, les chaînages que le scientifique voyait se former sous le binoculaire. Et c’est une belle concordance qui s’est offerte dernièrement à lui, puisqu’il a pu inaugurer en septembre 2008 son parc de sculptures à Wuppertal, où il est établi depuis 1977. Mais c’est une autre visite.

Tony Cragg – Second Nature. Staatliche Kunsthalle Karlsruhe (Hans-Thoma-Str. 2-6, tél. +49 (0) 721 926 33 59, www.kunsthalle-karlsruhe.de). Ma-ve 10-17h, sa-di 10-18h. Jusqu’au 3 mai.

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