Tony Scott. «Swinging in Sweden». (Gazell 1051/Plainisphare)

On a dû le gaver dans son enfance de préceptes imparables façon décalogue: tu ne prononceras pas le nom de Benny Goodman sans respect ni ne souffleras dans une clarinette sans honorer sa mémoire. La crise d'adolescence n'a fait qu'une bouchée de cette pédagogie à la dure, et tout cela aurait pu s'achever dans une contestation butée des principes paternels. Mais Tony Scott est un tendre, doublé d'un fils d'émigrants italiens pour qui la famille ne peut que très occasionnellement avoir tort. D'où un scénario freudien particulièrement corsé, qui n'a pas eu trop d'un séjour de six ans en Extrême-Orient pour enfanter le Tony Scott que le jazz (re)connaît à peu près. Et dont le grand public n'a aucune raison de soupçonner l'existence vu que ni Brad Mehldau ni Norah Jones n'ont eu la bonne idée de recourir à ses services.

Tout cela pour dire qu'il faut se jeter sur ce disque aussi rare qu'une aurore boréale au milieu du désert. Désert qui n'est pas celui du jazz d'aujourd'hui malgré ce qu'en disent certains esthètes (dés)abusés, mais tout de même un peu si on le mesure à l'aune de cet individualiste forcené aux rêves si irrespectueux du bon goût supposé de son époque. Parce qu'en 1957, date de cet enregistrement suédois, il semblait établi que la clarinette n'avait de présence au monde du jazz que rétrospective: l'âge d'or néo-orléanais, les succursales stylistiques de Chicago et Kansas City, le boom médiatique de la Swing Era, puis dépôt de bilan avec le be-bop réputé hostile à l'instrument.

Ce qui remplit de joie dans ce disque infiniment culotté, c'est qu'on y entend, embusqué pratiquement sous chaque note, le rire sous cape d'un homme qui s'est donné les moyens de contester la résignation passéiste du discours officiel. En d'autres termes, on identifie dans le jeu de Scott chaque chapitre de l'histoire de la clarinette (la massivité marmoréenne de Johnny Dodds, la sinuosité de Jimmie Noone, les feulements-sifflements-couinements de Pee Wee Russell, la volubilité des «clarinet heroes» façon Goodman-Shaw), mais décalé, télescopé, transfiguré par des procédés qui sont ceux, en moins extrêmes, de Cecil Taylor lorsqu'il martyrise un clavier. La clarinette existe ici, peut-être pour la première fois, comme instrument moderne à part entière, avec une plénitude que seul Jimmy Giuffre pourra revendiquer sur des bases esthétiques un peu différentes.

Travaillant sur un répertoire sans originalité hallucinée («All the Things You Are», «Night in Tunisia», «Moonlight in Vermont»), Scott y injecte une telle dose de non-conformisme qu'il pourrait à l'arrivée rebaptiser chaque thème. Ce que faisaient couramment les boppers de la première heure, ceux du fameux Minton's dont Scott était un jeune habitué. Il y côtoyait un certain Monk, qui lui a appris à trier les notes comme des osselets pour ne retenir que les plus improbables. Mais à l'orthodoxie, fût-elle monkienne, Scott a toujours préféré la dissidence: plutôt que de tendre l'instrument à la manière de Thelonious pour en extraire des notes cinglantes, comme un arbalétrier décoche ses flèches ou un percussionniste ses figures rythmiques, il plonge son biniou dans une solution chimique qui le dilate et lui confère le moelleux d'un matelas. Ce faisant, il le vide de sa substance boisée, en élargit les parois, et remplit l'espace ainsi créé de poignées de murmures, l'investit de toute une soufflerie de chuchotements et de bruissements venteux. C'est sa façon d'inventer la clarinette éolienne, qui aboutit à la plus translucide des versions imaginables de «I Can't Get Started». Plus zen, tu t'évapores.

Et comme les bonheurs sont rarement isolés, voilà qu'on exhume le Folk Jazz de Bill Smith (Contemporary 1956-2/ZYX), autre égaré de la clarinette qui y bricole avec Jim Hall, Monty Budwig et Shelly Manne une sorte de Modern Jazz Quartet bis. Aussi soudé que l'autre, il concentre en un disque à tous égards unique une somme colossale de propositions neuves. Elles le sont restées.