Livres

Topographies de l’intime 

L’œuvre de John Freeman explore comment nous relions les lieux à notre vécu, dressant notre propre cartographie du monde

Quel est notre rapport affectif à l’espace? Les poèmes de John Freeman, né à Cleveland en 1974, dressent la topographie de son enfance aux Etats-Unis, de Sarajevo, d’Oslo ou de Wimbledon, mais surtout de moments de vie rattachés à ces lieux. Ses poèmes disent en quelques mots une existence, une rupture, une enfance, un amour… Rien n’est stable, l’espace ne cesse de dériver, il se déforme, ou plutôt n’en finit pas de prendre forme dans nos souvenirs.

Pont Marie

«Beyrouth» nous plonge dans un vieux cinéma enfumé, James Bond allumant une cigarette sur l’écran. Dans «Via», nous regardons la Seine depuis le pont Marie («magie nocturne du crépuscule,/ce moment où/un fleuve est une route, un chemin,/un éternel éclat»). John Freeman trace le contour des émotions, sans avoir besoin de les décrire de l’intérieur. Il préserve l’indicible, se contentant, avec un grand talent, d’en dresser les coordonnées. Le poème «L’aveuglement» est un bel exemple de sa pudeur évocatrice: «Si nous/pouvions établir/un atlas/de la souffrance,/la plupart des terres/seraient/terra incognita.» Des fantômes hantent les villes, les rues, les pays qu’il décrit, le fantôme de sa mère avant tout, dont il témoigne, avec dépouillement, de la dernière nuit. Rien de pesant, pourtant, à la lecture de ces textes qui capturent la sensation du déclin, du crépuscule. Rien de plaintif. La reconnaissance plutôt, de vivre cela, maintenant, ici. Comme un cadeau.

Poésie de la perte

Ce livre rayonnant est d’une délicate nostalgie. Sobrement intitulé Maps (carte, plan), en anglais, il évoque les lieux qui nous habitent autant que nous les habitons. C’est une poésie de la perte, qui montre la trace de ce qui nous est soustrait, tout au long de notre vie. Mais chez Freeman, le passé n’est jamais derrière, il continue d’agir sur le présent. La perte de l’amour parle encore de cela, de l’amour: c’est dans son absence même qu’il est paradoxalement le plus présent et qu’il survit. Lorsque le narrateur, dans un café de Rio, imagine ce qu’aurait dit ou pensé l’absente, qu’il lui parle, la fait parler, inventant ses réponses. Et conclut: «Ce tu imaginé est tout ce qu’il me reste de toi.» C’est ce vertige-là que la poésie de Freeman parvient à cartographier.


Poésie

John Freeman

«Vous êtes ici»

Trad. de l’anglais par Pierre Ducrozet

Actes Sud, 96 p.

Publicité