Dessin

Quand Topor et Gébé pourfendaient la bêtise en riant

Epris d’humour et de liberté, les deux artistes ont marqué leur époque de leur empreinte. Engagés, poétiques, cruels, leurs dessins témoignent de l’audace de la presse. Chacun a droit à un indispensable «Cahier dessiné»

Quand Topor et Gébé pourfendaient la bêtise en riant

Epris d’humour et de liberté, les deux artistes ont marqué leur époque de leur empreinte. Engagés, poétiques, cruels, leurs dessins témoignent de l’audace de la presse. Chacun a droit à un indispensable Cahier dessiné

Genre: Dessin
Qui ? Topor
Titre: Dessinateur de presse
Chez qui ? Les Cahiers dessinés, 365 p.

Qui ? Gébé
Titre: J’ai vu passer le bobsleigh de nuit
Chez qui ? Les Cahiers dessinés, 173 p.

Forcément, il y a eu un jour, au début des années 60, où Topor et Gébé ont bu un premier coup ensemble, à la rédaction de Hara-Kiri, ou sur le zinc du troquet d’en face. La guerre d’Algérie faisait rage, c’était une époque tourmentée, mais elle bouillonnait de talents avant-gardistes et d’énergies libertaires. Et il y a eu un moment ou Topor et Gébé se sont marrés ensemble, pour la première fois. Ce rire se propage jusqu’à nous à travers deux indispensables publications des Cahiers dessinés retraçant quelques hauts faits graphiques des deux copains: Dessinateur de presse, de Topor, et J’ai vu passer le bobsleigh de nuit, de Gébé.

Né en 1929 à Villeneuve-Saint-Georges, Georges Blondeaux, dit Gébé, a commencé comme dessinateur industriel pour la SNCF. C’est d’ailleurs dans La Vie du Rail magazine qu’il place ses premiers dessins humoristiques. Mais cet homme épris de liberté ne pouvait dessiner toute sa vie des rails.

En 1961, il pousse la porte de Hara-Kiri. Le Professeur Choron l’accueille, Cavanna sent qu’il allait falloir se hisser au niveau de son «humour de précision». Gébé finira par diriger le journal bête et méchant, puis Charlie Hebdo, ainsi que Zéro. Dans les années 60, il collabore à Pilote aux côtés d’autres transfuges prestigieux (Fred, Cabu, Reiser) et prête ses traits au commissaire Bougret dessiné par Gotlib. En 1971, il fait sensation avec L’An 01, un film co-réalisé avec Jacques Doillon, Alain Resnais et Jean Rouch, qui cristallise les utopies post-68 – «On arrête tout et ce n’est pas triste»…

Roland Topor est né au mauvais moment, au mauvais endroit: à Paris, en 1938. Son père, Abram, sculpteur, a fui la Pologne antisémite. Il est arrêté lors de la première rafle, mais parvient à s’évader après trois mois de détention. La famille Topor passe les années de guerre à se cacher en Savoie. Les images de cauchemar que cette enfance noire a imposées au petit Roland ne le quitteront jamais. Il vivra toujours dans la peur. Son père l’initie aux arts graphiques, il entre aux Beaux-Arts de Paris.

La lecture d’Ubu roi l’électrise. La pataphysique sera sa voie. D’abord attiré par la peinture mais se défiant de l’imagerie de l’artiste maudit, Topor décide de se frotter à la vie et de travailler comme dessinateur de presse, un secteur en pleine révolution dans les années 1950. Il collabore à un nombre impressionnant de titres, quotidiens à gros tirages (France Dimanche), magazines prestigieux (Le Nouvel Observateur, L’Express, Elle) et diverses revues internationales (Bizarre, L’Enragé, Les Temps situationnistes…). En 1962, avec Arrabal et Jodorowsky, il fonde le mouvement Panique. Il écrit des livres, comme l’hilarant Mémoires d’un vieux con ou Le Locataire chimérique, adapté au cinéma par Polanski. Il collabore avec René Laloux sur ce merveilleux dessin animé qu’est La Planète sauvage.

Le trait de Gébé va à l’essentiel. Il est clair et précis comme un horaire de chemin de fer. Ses personnages se réduisent parfois à des silhouettes – Berk l’infâme est une ébauche d’être humain, pieds massifs, gros pif, grands yeux vides, grande gueule pleine d’ordures.

Pourfendeur de bêtise, Gébé est un tendre, un poète qui, la nuit venue, monte à bord du bobsleigh emmenant les enfants dans ce pays des rêves qu’on oublie en grandissant. L’humour peut virer au noir – voir la «Consigne des malles sanglantes»… Gébé épingle la logique du profit (la fable du petit marchand de crêpes qui devient un géant de l’industrie de la crêpe), stigmatise les gros cons (le chasseur qui fait lâcher des faisans dans la nature, les massacre, et rembarque les cadavres dans sa camionnette). Avec une pointe de nostalgie, il s’émeut des petits riens qui ne sont plus – à propos du tennis: «En ce temps-là, quand on avait utilisé toutes les balles, on partait les rechercher. Aujourd’hui il y a du grillage pour les empêcher de s’envoler»…

Le graphisme de Topor se ressent des fantasmagories de l’art polonais et des caricatures d’antan, tendance Grandville. Son goût des hachures vient de son intérêt pour la gravure.

Son personnage récurrent de bourgeois à chapeau melon subit d’infinis outrages. Le corps est au centre de l’œuvre, soumis à toutes les tortures et les mutations que l’encre et la gouache permettent. Le dessin le plus célèbre, qui a servi pour une affiche d’Amnesty International, montre un homme de profil dont on fait rentrer les paroles dans la gorge: un marteau frappe sa mâchoire inférieure pour la planter tel un pieu dans sa poitrine.

Erotisme macabre, sécrétions diverses, onirisme bizarre, l’art de Topor suinte la malaise et exerce une irrésistible fascination. «Je trouve que la merde, c’est proche de la vie, alors que l’ordre est proche de la mort. Et comme ce que je déteste le plus est la mort, je le dis. Le côté «clean» m’ennuie. Et m’inquiète.»

Le rire tue la peur. Et Topor riait: «Comme les oiseaux qui marquent leur territoire par leurs cris, mon repère c’est le rire». Gébé aussi riait. «Gébé éclatait de rire. Gébé hurlait contre les salauds, les imbéciles, les couards», se souvient Frédéric Pajak. «Gébé avait une tête de cheval. Et aussi les dents. Et aussi le rire», se souvient François Cavanna.

Topor a cessé de rire en avril 1997, quand il est mort d’une hémorragie cérébrale, consécutive à une chute, survenue après une soirée bien arrosée. Gébé lui a rendu hommage dans Charlie Hebdo: «Sans cesser d’être parmi nous et avec nous contre les fantoches, il s’appliquait, en peintre, à rendre des ponts dont ne subsistait sur l’eau immobile, entre des maisons veuves et des quais déserts, que le reflet»… Et puis, Gébé en mort, en avril 2004, des suites d’une longue maladie. Et la presse ne se porte pas très bien.

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Et il y a eu un moment ou Topor et Gébé se sont marrés ensemble, pour la première fois

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