CHANSON

La Tordue, les chants libres et les musiques fluides

Le quatuor breton largue les amarres «néoréalistes» grâce à son cinquième album.

Quelle mouche a bien pu piquer La Tordue? En tout cas pas une mouche tsé-tsé ensommeillante à entendre les réjouissantes nouvelles chansons des Rennais d'adoption. S'adressant désormais autant aux jambes qu'à la tête, le Champ libre que le trio propose en forme de quatrième album studio porte bien son nom. Somme de chants libres, réceptacles de musiques de traverses diverses et manifeste par endroit d'idéaux, ce disque d'une fluidité exceptionnelle affirme des perspectives musicales seulement entrevues jusqu'ici dans l'univers d'une Tordue reposant désormais sur quatre âmes sensibles. Benoît Morel (texte-voix), Pierre Payan (multi-instrumentiste) et Eric Philippon (guitare-compositions) ont été rejoints par un quatrième larron en charge de la section rythmique, Mathieu Morel.

Avec ce batteur hors pair, le trio originel s'offre une saine émulation et parvient enfin à concilier forme et fond. Sur ce bouquet de douze chansons délicatement colorées soufflent des airs reggae, bossa, ska, valse, java ou rock. Aussi bien que des voix d'enfants, des chœurs féminins et des langues impromptues pour un chaleureux kaléidoscope familial. Reste que si les comptines serpentines et poétiques sont toujours bâties de bric et de broc, elles n'en affichent pas moins une osmose sonore inédite autour de l'accordéon et des cuivres. Arrangées par la paire Loo et Placido, déjà aux manettes du furieux Kékéland de Brigitte Fontaine, les chansons explorent des horizons inattendus. Qui éloignent un peu plus La Tordue de la nébuleuse étiquette «chanson néoréaliste». Et accueillent des rayons de soleil là où tombait souvent la pluie.

Né dans le sillage de ses frères d'armes de bastringue Les Têtes Raides, en phase finale d'effervescence de la scène rock alternative des années 1980, La Tordue n'a pas mis longtemps à imposer son univers d'une tendre noirceur. De bars en lieux associatifs, ses tours de France répétés séduisent un public de plus en plus large. Les voir manier à la scène une vingtaine d'instruments, parfois étranges, demeure une expérience mémorable. En complément de ces moments de liesse fraternelle, La Tordue finit par bricoler trois disques dès 1995: Les Choses de rien, T'es fou (97) et Le Vent t'invite qui lui vaudront prix et louanges multiples. Avant de publier enfin l'an dernier un live palpitant intitulé En vie, alors que le groupe affichait déjà mille concerts au compteur. Mille détours répertoriant aussi bien chansons d'amour, moments «tordus» qu'emprunts au patrimoine européen chanté qui tous, à leur manière parfois naïve, recelaient des trésors d'inventivité.

Cadavre exquis

Aujourd'hui parvenu à maturité, La Tordue se joue de tous les pièges. Du cadavre exquis «L'heureux mix», chanson en «hommage à tous les morceaux qui ont donné à Benoît Morel l'envie d'écrire», au «Pétrin» politique final créé pour soutenir la campagne hexagonale contre la double peine, le quatuor souligne ses différences avec une ébouriffante constance frisant l'insolence. D'une ouverture qui convoque par bribes Bob Marley, Serge Reggiani, Ferré ou Brassens à cet épilogue bercé par des voix de citoyens-artistes du monde, Champ libre tourneboule la tête et vivifie l'esprit.

Champ Libre (Epic/Sony).

Infos: http://www.latordue.com

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