Danse 

Tornade irlandaise à Genève

Opposition de style entre deux fauves de la scène. A la Salle des Eaux-Vives, la stupéfiante Oona Doherty secoue, tandis que le Genevois Foofwa d’Imobilité s’égare d’une farce à l’autre

Aux origines de la colère, il y aurait elle, Oona Doherty. On est à Genève, la nuit tombe en lambeaux et la danseuse s’arrache à une voiture crissant comme elle. Autour de cette femme voyou, deux cents spectateurs interloqués par ce bruit, ces beats et cette fureur. Sur le bitume, elle proteste de tout son corps, tigresse au ras du sol. Dans un instant, elle poursuivra son sabbat sur la scène de la Salle des Eaux-Vives, dans le noir, sous des trombes de musique métallique. Sa silhouette zèbre l’obscurité: un trait rouge qui coupe tout ce qu’il croise.

Rixe de taverne

Une éruption, puis une danse de guerre. C’est ce que vit l’Irlandaise Oona Doherty dans Hope Hunt & The Ascension Into Lazarus, à l’affiche de l’Association pour la danse contemporaine jusqu’à dimanche. Cette fille de Belfast, patibulaire comme un rugbyman un soir de cuite, frappe où qu’elle passe. Sur scène, elle encaisse, riposte, maîtresse pourtant de son volcan. La voilà qui s’éclipse pour revenir, t-shirt blanc extra-large sur pantalon de judoka. On l’imagine prête à entrer dans les ordres ou à faire le poing. Elle fera les deux.

Ecoutez alors cette rixe de taverne que vient contrarier un chant de chapelle. Oona Doherty oscille entre deux bords, l’un roturier jusqu’à la lie, l’autre liturgique. L’extase qui se dessine à l’instant sur son visage est hilare. C’est le masque grotesque d’une révolte orpheline de sa transcendance.

Un troubadour en collant

Oona Doherty est stupéfiante. Le film bâclé qui suit sa performance, un quart d’heure avec elle dans les entrailles de Belfast, n’ajoute rien à sa gloire. Pour faire le poids face à elle dans la même soirée, il fallait un autre fauve. Le danseur genevois Foofwa d’Imobilité est de cette race. Ses pièces sont depuis vingt ans des malles démoniaques: en sortent des figures adulées de l’histoire de la danse, Pina Bausch et Merce Cunningham au hasard. L’artiste a une veine farceuse qui le distingue. DANSONgS, sa nouvelle création, relève de cette inspiration.

Pouvait-on d’ailleurs imaginer plus grand contraste? Après le rush d’une punk irlandaise, la ballade d’un troubadour. Sa dame? La danseuse Alizée Sourbé. «Approchez, approchez, asseyez-vous sur le plateau, autour de nous», lance en substance le ménestrel en collant. Ils vont enchaîner les chansons, une berceuse potache ici, une sérénade toquée là, une romance sirupeuse là encore. Chaque titre est l’occasion d’une chorégraphie précise et foutraque à la fois, avec cet acmé: sur une estrade, couchés sur un coude l’un et l’autre dans un halo pourpre, ils entonnent Le parfait inconnu, célébration «pouet pouet» de Cupidon.

Naufragés sur la vague

L’idée de la chanson faite geste est belle, mais elle mériterait un traitement plus exigeant. L’ensemble bute ici sur la complaisance de l’artiste. Bien que brève, quarante minutes, la pièce paraît longue. Elle n’est pas assez bien chantée pour que le spectateur jouisse du second degré de l’affaire. Pis, elle se délaie, tant certaines saynètes s’étirent, à l’image des «bonjours» qui ouvrent le spectacle.

Cette sottie, comme on appelait les farces médiévales, ne prépare pas au dernier acte de la soirée, Dyade, film réalisé par Nicolas Wagnières sur un concept de Foofwa d’Imobilité. Sur une barque au milieu d’un lac, un homme, une femme, Filbert Tologo et Alizée Sourbé. On les découvre vus du ciel, naufragés sur la vague. Au ras des flots ensuite, on accompagne leur ballet d’infortunés, des bruits de bouche ou de chambre à air en guise de bande sonore. L’allégorie est éloquente, mais elle s’épuise: resserrée, l’opus aurait plus d’impact. Là, on finit par regarder dans le vague.


Oona Doherty et Foofwa d’Imobilité, Genève, Salle des Eaux-Vives, jusqu’au 18 nov.

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