Voyage

La Toscane, c’est monumental

Entre la Toscane et le Latium, des jardins abritent d’immenses et énigmatiques sculptures. Le temps d’un week-end, itinéraire d’une flânerie fascinante du Jardin des Tarots au parc des Monstres

Le voyage commence dans un coin paumé de Toscane, sur une route jaune et poussiéreuse qui longe la mer. Serré dans la Fiat louée pour l’occasion, on prend la direction du mystérieux Jardin des Tarots, enraciné à côté du petit village Garavicchio.

A 1h de l’aéroport de Rome, on n’arrive pas ici par hasard, dans ce bout d’Italie fait de larges champs interrompus de bourgs médiévaux, pas encore trop ébranlé par le tourisme de masse. La région recèle pourtant bien des secrets, entre son héritage étrusque, ses vignobles, ses parcs mystiques et les traces laissées par des artistes modernes comme Niki de Saint Phalle, figure lumineuse du nouveau réalisme et architecte de ce jardin de sculptures monumentales imaginé à la fin des années 70.

Le regard se porte d’abord sur les larges pattes recouvertes de mosaïques bigarrées, puis sur le corps majestueux où pointent deux seins énormes, des hublots en guise de tétons. L’ensemble, surmonté d’un visage de madone noire à la chevelure bleue nuit, mesure 15 mètres de haut. «L’Impératrice» est la plus grande pièce du Jardin des Tarots. Véritable sphinx, la statue est placée à l’entrée du parc et surplombe les visiteurs de sa présence écrasante.

Féminité triomphante

C’est au hasard que le promeneur flâne entre les statues aux détails minutieusement travaillés. Le Jardin des Tarots – dans votre GPS entrer «Il Giardino dei Tarocchi» – abrite les vingt-deux arcanes majeurs du jeu de cartes. Ils sont représentés par d’imposantes sculptures très colorées, recouvertes de céramiques polychromes, de fragments de miroirs et de verres précieux qui brillent au soleil. Ici, Niki de Saint Phalle célèbre une féminité pleine et triomphante, avec une technique inspirée par le «Parc Güell» de Gaudí et le «Palais Idéal» de Joseph Ferdinand Cheval.

L’endroit est truffé de citations ésotériques et autobiographiques. «La Force» qui montre une jeune fille dominant un dragon vert étincelant fait référence aux angoisses et obsessions de l’artiste, dont l’enfance a été marquée par l’inceste. «L’Arbre de la vie», une hydre géante à dix têtes, est pavé de carreaux peints illustrant différents épisodes de sa biographie, comme l’amour porté à Jean Tinguely, son compagnon pendant 30 ans. Ce dernier a travaillé sur le chantier, et plusieurs de ses machines cohabitent avec les œuvres, dont l’installation «L’Injustice», un fouillis de ferrailles grinçantes enfermées à l’intérieur d’une femme illustrant la justice.

Niki de Saint Phalle souhaitait respecter l’état du maquis, aussi c’est une nature presque sauvage qui enveloppe les structures. L’équipe qu’elle dirigeait était composée d’artistes et d’ouvrier locaux, travaillant sur le chantier de 1978 à 1998. Parmi eux Gian Piero Ottavi, arrivé en juin 1995, est le jardinier du lieu. L’homme de 46 ans a le verbe rare. Il raconte avec des gestes brefs comment Niki aimait voir le reflet des feuilles d’olivier dans les morceaux de miroirs. «Elle était proche de tout le monde. C’était une seconde maman pour nous». Son œuvre préférée? «L’Impératrice, parce que c’était chez elle. Toute l’équipe s’y retrouvait, et on pouvait discuter là pendant des heures».

Un sein pour dormir

La sculpture de «L’Impératrice» fut habitée par Niki de Saint Phalle durant sept ans. A la fois maison et atelier, dans le ventre du sphinx se trouve un vaste salon entièrement tapissé d’éclat de miroir argenté, véritable lieu de vie où se tenaient les réunions de chantier. On y déambule comme dans un rêve. Sur le flanc court un escalier qui mène à l’arrière de la tête, univers d’un bleu profond où l’on peut encore trouver un vieux pommeau de douche.

Dans l’émission de radio Les jalons de l’histoire en 1967, elle déclarait déjà: «Je voulais inventer une nouvelle mère, une déesse mère, et dans ses formes renaître. Un sein. Je dormirai dans un sein. Dans le second j’installerai ma cuisine».

D’autres sculptures sont aménagées, comme «La Papesse», une grosse figure bleue ouvrant une bouche démesurée d’où s’écoule de l’eau. Selon l’artiste, elle symbolise le pouvoir féminin de l’intuition. C’est aussi un hommage au parc des Monstres, situé à 80 kilomètres de là.

Il faut remonter dans la Fiat, destination la ville de Bomarzo au nord du Latium, pour se rendre au parc des Monstres dont l’origine est une jolie histoire. En 1552, le Prince Orsini éperdu d’amour fit réaliser de mystérieuses statues monumentales dans le bois jouxtant son château. L’élaboration du parc dura près de trente ans, et il s’agit sans doute d’un des jardins les plus incroyables de la Renaissance italienne.

Des chemins escarpés mènent aux statues sculptées dans de gros blocs de pépérin, une roche volcanique grise. On peut s’arrêter devant un Hercule géant, écartelant son ennemi Cacus à pleines mains, s’amuser de la maison penchée dont l’inclination donne le vertige, et contempler la monstrueuse tête pétrifiée d’un ogre. Sa gueule béante permet aux curieux d’entrer dans la bouche où se trouve une table et des bancs creusés à même la pierre. Il symbolise l’entrée des enfers, comme le précise la paraphrase de Dante gravée sur ses lèvres: «toute pensée s’envole».

Le parc ne fait pas d’allusions religieuses, mais présente des thèmes propres à la mythologie grecque, à la Renaissance et à la culture étrusque.

Orgies étrusques

Cette région de l’Italie est aussi riche de vestiges étrusques, une civilisation fascinante notamment dans son rapport plus égalitaire à la femme. Elle jouissait d’une grande liberté et d’une considération importante.

Un détour par le site de Tarquinia s’impose. Il possède une nécropole très bien conservée inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. L’endroit est connu pour ses tombes peintes et creusées dans la roche, datant du VIe siècle av. J.-C. Pour les atteindre, il faut descendre des escaliers raides et à l’arrivée, guigner à travers une porte vitrée. On peut y voir des fresques représentant la vie quotidienne de ce peuple disparu. Certaines peintures sont truculentes, présentant des scènes de banquet et d’orgie, elles soulignent la place de la sexualité dans la société étrusque.

Sur le chemin du retour vers l’aéroport de Rome, on s’arrête à la réserve naturelle de Torre Flavia, juste avant Ladispoli. La grève sauvage de la réserve offre une halte rafraîchissante, après les plages bondées qui pullulent sur la côte.

Il faut prendre un sentier serpentant entre les hautes herbes pour atteindre la langue de sable noir brûlante qui borde la mer, sans la moindre zone d’ombre. Dans l’eau, les baigneurs déséquilibrés par le fond argileux adoptent une drôle de démarche en crabe pour éviter de finir à la baille. Sur une serviette, deux vieilles femmes discutent en italien. Une main balayant le paysage, la plus bavarde remarque avec un sourire: «on est plutôt pas mal ici, non?».


Y dormir

Choisir l’agriturismo avec Il Casale degli Olivi Strada dei Tiburzi, 4 – 58011 Capalbio

Y manger

Chaud: La Sleva, pour sa salade de calamars tiède, sa grande terrasse et la vue du soleil couchant entre les pins parasols via Selva Nera 9, 58011, Capalbio, Italy

Froid: Les glaces italiennes artisanales de la Gelateria GustoCapalbio. Une échoppe plutôt moche, mais des saveurs qui valent le coup. Mention spéciale au parfum cioccolato al arancio via Umbria, 58011, Capalbio, Italy

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