Prenez les Beatles. Evoquer leur nom amène aussitôt quelques mélodies à l'oreille - «It's been a hard day's night» la la la la la...» - , en même temps que des images très précises. Le portrait de quatre garçons la cravate fine et la frange épaisse ou celui de la bande traversant un passage piéton. Répétez l'exercice avec les Stones, Madonna ou Serge Gainsbourg. La photographie est essentielle à la carrière des musiciens, leur image indissociable de leurs notes. Parallèlement, certains photographes se sont fait un nom en portraiturant des stars. C'est ce lien dense et complexe qu'explore l'exposition Total Records au Fotomuseum de Winterthour, après une présentation aux dernières Rencontres d'Arles. Cinq cents pochettes de vinyls, la plupart en couleurs, offrent une variété d'approches, une petite histoire de la musique et de la photographie des années 1950 à aujourd'hui, à défaut de faire le tour de la question.

Un premier mur étale des couvertures spécialement créées pour des albums. Ce sont les portraits de Marianne Faithful par David Bailey, Gainsbourg, justement, par William Klein ou Patti Smith par Robbert Mapplethorpe. Le maquillage pour lui, la veste de costume sur l'épaule pour elle. Des presque-icônes. C'est le transformateur électrique photographié par Bernd et Hilla Becher pour le groupe Kraftwerk. Une succession de noms célèbres, derrière et devant l'objectif: Robert Frank et les Rolling Stones, David Hamilton et Claude François, Helmut Newton et INXS…

Des ré-appropriations

Le mur suivant présente les ré-appropriations. Images ultra-connues et grands noms de la photographie sont ici convoqués. L'ampoule d'Eggleston, le gosse au flingue de William Klein, la foule de Coney Island de Weegee, la pisseuse d'Helen Lewitt ou le montreur de hyènes de Pieter Hugo, pour un cas plus récent.

A partir de là, l'exposition rentre dans le détail, avec des micro-sections thématiques partant dans toutes les directions. Des chapitres jazz-blues, beat et bossa nova ou post-punk. Des exemples de couvertures recyclées à l'envie: le London Calling des Clash reprenant la composition et la typologie d'un album d'Elvis Presley ou le Sticky Fingers des Stones (imaginé par Warhol) cité par Mötley Crue et Deep Purple parmi d'autres. Warhol que l'on retrouve derrière des couvertures du Velvet Underground (les fameuses bananes), John Cale, Lennon ou Aretha Franklin (les portraits redessinés sur Polaroïds) dans une division ad hoc.

Les artistes sont nombreux à s'être mêlés à la confection des pochettes. Apportant une touche helvétique à l'exposition créée pour les Rencontres d'Arles, le Total Records alémanique présente notamment une couverture de Pipilotti Rist pour Les Reines prochaines, en plus de Damien Hirst pour Dave Stewart ou Jeff Koons pour Lady Gaga. «Une bonne musique sans une bonne couverture n'a aucune chance, tranche Thomas Seelig, directeur du Fotomuseum. L'image est primordiale. Le musicien, le graphiste, le photographe interviennent… Qui joue le plus grand rôle? Voyez cette pochette de Jeff Koons pour Lady Gaga. Qui en sort grandi? C'est une sorte de win-win...» Un cercle vertueux, la notoriété de l'un rejaillissant sur l'autre, la transversalité élargissant les publics.

Des photographes particulièrement prolifiques

La plus grande salle du musée offre quelques zooms sur des photographes particulièrement prolifiques en matière de pochettes. Lee Friedlander photographia John Coltrane, Miles Davis ou Ray Charles pour le label Atlantic. A lui seul, Richard Avedon fournit quelque 120 pochettes de disques, de Barbara à Cher en passant par Joan Baez. Jean-Baptiste Mondino lui, en aligne 350, dont le magnifique portrait de Björk, deux perles-larmes sous les yeux, bien moins daté que ceux de Dick Rivers (et pour cause), Prince ou Eurythmics, so eighties. Il témoigne de son travail dans une intéressante vidéo diffusée au musée.

Certaines collaborations privilégiées sont pointées: Anton Corbijn et U2, Lucien Clergue et Manitas de Plata, David Bailey et les Rolling Stones, une association qui façonna l'identité des mauvais garçons face à l'image sage des Beatles. Comme le duo Jean-Paul Goude et Grace Jones travailla à l'éclosion de la chanteuse.

Evidemment, tant de foisonnement ne va pas sans scandales et l'exposition montre des pochettes avant et après la censure. Il y a les poils pubiens dépassant du string des Black Crowes qui finissent dissous sur un fond noir. Les membres de Scorpions remplaçant la fillette nue, un impact sur le sexe imberbe, pour la pochette de «Virgin Killer». Yoko Ono et John Lennon rhabillés. Ou encore les Mama's et Papa's recadrés pour masquer le bidet à côté duquel ils posent pour «If You Can Beleive Your Eyes And Ears». Total records raconte aussi une histoire de la moralité.

Dans la dernière salle, une ouverture sur les nouveaux formats musicaux et quelques couvertures de vinyls bricolées par des fans. Emouvants collages, dessins, photocopies découpées. Improbable pochette réalisée pour Les Chaussettes noires à partir de la page d'un catalogue dédiée aux «mules anti-bruit».


Total records, jusqu'au 16 mai 2016 au Fotomuseum de Winterthour. www.fotomuseum.ch