Que ferait l’homme s’il retrouvait, le temps d’une soirée, sa forme d’amphibien originelle? A peine sorti de l’eau, le corps luisant… il bondirait. Avec une grâce aérienne. Cette image, qui ferait sans doute s’étrangler Darwin, est le point de départ de Totem, une production du Cirque du Soleil qui investira la plaine de Plainpalais le 9 mai prochain. Et qui, vous l’aurez compris, grouille d’hommes-grenouilles.

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Après avoir présenté au public genevois ses insectes-acrobates en 2017, le géant québécois du spectacle revient au bout du lac avec son chapiteau, une cinquantaine d’artistes et une nouvelle histoire sous le bras, la plus vaste qui soit: celle de l’évolution humaine. Des balbutiements aqueux à la conquête de l’espace, Totem, imaginé par le metteur en scène Robert Lepage en 2010 déjà, se veut le miroir de notre rapport à la faune et à la flore. «L’eau, source de vie, était son fil conducteur, explique Neilson Vignola, directeur de création. Il gardait toujours sur lui un de ses dessins, où l’on voit un mollusque sortir de l’eau, se transformer en bébé, se lever pour marcher puis prendre son envol.»

Reinettes sous substance

Tout commence par une carapace de tortue géante – où est-ce une île mystérieuse? Sur le rythme des tam-tam, un voile se lève et révèle, sous le squelette de l’animal, des batraciens en effervescence. Dans leur costume à écailles, les acrobates investissent un grand trampoline, tourbillonnent sur des barres parallèles à toute vitesse sans jamais se télescoper. Une détente de reinettes ou de Spider-Man sous substance.

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Passé cette introduction aquatique et hypnotique, on s’attend à voir débarquer des lézards rampants, mais non: Totem n’aborde pas l’évolution dans sa chronologie. Il choisit plutôt, et c’est un peu dommage, d’enchaîner aléatoirement les quelque 13 tableaux, dont les références au thème principal ne sont pas toujours évidentes. On découvre donc tour à tour un duo de trapézistes flirtant amoureusement avec le vide, un toréador au diabolo déchaîné ou encore cette fleur d’où émerge une malicieuse contorsionniste.

Plumes et flamenco

Sur scène, la nature est omniprésente et l’eau, un astucieux liant entre les numéros. Lac, plage, lave bouillonnante: les décors sont projetés sur un écran qui fait également office de rampe – ils ondulent à chaque passage des artistes. «Nous l’avons surnommé le «marécage à images» et nous en sommes particulièrement fiers, car les projections restent visibles même lorsque les artistes sont éclairés. Ce qui, d’habitude, pose problème, précise Neilson Vignola. Les images ont été tournées par notre concepteur vidéo, lors d’un séjour de dix jours en Islande.»

Inspirés de la nature eux aussi, les costumes se déclinent façon salamandre fluo ou singes velus. Ailleurs, ils évoquent les saisons ou les tenues traditionnelles – et légèrement archétypales – de peuples anciens autour du monde. Comme ce couple de patineurs à roulettes tournoyant dangereusement, uniquement reliés par le cou, et dont les jupes à plumes rappellent celles des Amérindiens. «C’est un clin d’œil, certes modeste, aux premières nations, un signe de respect envers leur place dans l’évolution», explique Neilson Vignola. Ce désir de brasser les cultures, on le retrouve dans la bande-son, jouée entièrement en live et finement synchronisée, qui mêle chants tribaux gutturaux, Bollywood et flamenco… au risque de faire un peu fourre-tout.

Pêcheur foldingue

Comme de coutume, le Cirque du Soleil ponctue ses acrobaties de passages comiques. Le clown du jour porte un mini-short, une chemise hawaiienne et roule les r: Valentino, touriste italien macho, gesticule autour du chapiteau, drague une spectatrice et brandit son appareil photo comme un trophée. On lui préfère son acolyte, moins loquace mais plus subtil, un pêcheur foldingue qui, en plus de ses mimiques désopilantes, jongle merveilleusement avec des casseroles.

Mais si cinq millions de spectateurs – dont Meghan Markle et le prince Harry, en janvier dernier – ont pris leur billet pour Totem, c’est avant tout pour assouvir leur soif de grand spectacle. Et il y en a. En particulier, la prouesse d’une brochette de cinq équilibristes perchées sur des monocycles de 2 mètres de haut, une pile de bols au sommet du crâne, laisse une forte impression. On ne peut s’empêcher de retenir son souffle lorsque, toujours en mouvement, elles installent les bols sur leur tibia pour les catapulter, l’un après l’autre, sur la tête de leur voisine. De la haute voltige, stratosphérique même, à l’image de ces petits cosmonautes bariolés qui s’envolent sur leurs barres russes comme pour atteindre la Lune. L’évolution ne l’a doté que de pieds, mais il semble que l’homme n’en a pas fini de défier l’apesanteur.


«Totem» par le Cirque du Soleil. Chapiteau sur la plaine de Plainpalais. Du 9 mai au 16 juin. www.cirquedusoleil.com/fr/totem