Mais qui se cache derrière le pseudonyme Jiang Rong? Voilà une année que Le Totem du loup, roman philosophique truffé de références historiques et de légendes, pointe en tête des meilleures ventes des librairies chinoises. Le loup, son héros, s'est soudain transformé en un phénomène d'édition sans précédent. Des dizaines de clones surgissent. Livre controversé, Le Totem du loup provoque un intense débat sur l'identité nationale: les Chinois ont-ils un caractère de mouton, comme l'affirme l'auteur? Doivent-ils s'inspirer de l'esprit du loup pour survivre dans un «monde de loups»?

Penseur original pour les uns, «pire des traîtres à l'ethnie chinoise» pour les autres, Jiang Rong sourit encore de son bon coup. Certains l'acclament comme un chantre de l'écologie. Quelques-uns décèlent dans ses thèses le ferment d'une pensée fasciste. Lui se terre: aucune interview, aucune réaction, le silence. Cinquante-huit ans, intellectuel aux allures de trappeur, ce professeur d'économie politique d'un institut de Pékin fait toutefois une exception pour Le Temps. «Cela faisait trente ans que je réfléchissais à ce livre. Son succès ne me surprend pas. Le loup fascine. J'interviendrai dans le débat public lorsque mon message sera digéré.»

Le Totem du loup raconte l'histoire d'un étudiant chinois, Chen Zhen, qui s'exile volontairement dans les prairies de Mongolie intérieure durant la Révolution culturelle (1966-1976). Là, il découvre un art de vivre, celui des Mongols, et le loup, incarnation de l'instinct de survie dans un environnement hostile. Chen Zhen est Jiang Rong. «Quand je suis arrivé là-bas, il n'y avait pas un seul Chinois, l'endroit était magnifique, une mer de hautes herbes, beaucoup de loups. Cette rencontre m'a bouleversé.» Après dix ans de ce régime spartiate, de retour à Pékin, l'étudiant-

fermier dévore tout ce qu'il est possible de lire sur le loup: «Je pense que Jack London n'a jamais vu de loup», dit Jiang Rong à propos de l'auteur de Croc-Blanc.

A la fascination de l'animal s'ajoute l'admiration d'un peuple – dont le totem est le loup – et d'un mode de vie, le nomadisme. Et au fil du livre se dessine une thèse: en captant l'esprit du loup – courage, force, résistance, unité, liberté – les Mongols ont non seulement survécu, mais ils ont aussi formé le plus grand empire de l'histoire. «Comment Gengis Khan a-t-il conquis le monde avec quelques milliers d'hommes, interroge Jiang Rong? Grâce à l'esprit du loup.»

Jiang Rong applique son raisonnement à l'ensemble de l'histoire humaine. Chinoise d'abord: l'apogée de l'Empire du Milieu correspond aux périodes d'occupations nomades (mongoles, mandchoues) ou d'influences nomades (Qin, Han, Tang). Et la domination occidentale de ces derniers siècles s'explique autant par sa tradition grecque que par son héritage des invasions barbares. «Les Européens ont conservé l'esprit nomade, l'envie de découverte, l'appel de l'océan, la soif d'espace et de développement. Nous ne l'avons pas en Chine.»

Face au loup, il y a donc des moutons qui ont certes la force du nombre mais sont inadaptés au monde actuel: ce sont les Hans, l'ethnie chinoise. «Nous sommes trop mous, trop domestiqués, dit Jiang Rong. Notre esprit de mouton a ses racines dans la dominante agraire de notre civilisation et le pacifisme confucéen.» Lourd handicap dans un contexte de globalisation économique dominée par l'idée de compétition. «Pour vaincre dans une logique de marché, nous devons développer un caractère de loup, l'esprit de lutte et de cohésion.»

Car l'histoire est faite par des loups et non des moutons: «Voyez l'Allemagne, l'Italie ou le Japon durant les deux guerres mondiales, ils ont prouvé qu'ils étaient des loups. Si les Chinois ne se font pas loups, ils seront mangés.» Jiang Rong introduit toutefois une nuance: l'idéal est un état d'équilibre entre les deux traits de caractère avec une légère dominante pour le loup. Lorsqu'un peuple est trop mouton, il se transforme en colonie. Mais s'il est trop loup, il vire au fascisme.» C'est comme une réaction nucléaire: contrôlée, elle apporte beaucoup d'avantages, hors contrôle, c'est la catastrophe.» L'élément qui permet de gérer l'équilibre est la démocratie, «comme aux Etats-Unis». Pour s'épanouir, affirmer sa puissance, le loup doit par ailleurs évoluer dans une économie libérale.

La censure du Parti communiste n'a rien trouvé à redire. Les grands patrons encensent l'œuvre. Des industriels recommandent la lecture du Totem du loup à leurs employés et les ouvrages de gestion d'entreprise calquée sur l'instinct du loup se multiplient sous des titres comme La Voie du loup. Les salariés, telle une meute, doivent faire corps avec le chef pour affronter en position de force la grande compétition mondiale qui s'engage.

La vision historique que propose Le Totem du loup, pour le moins réductrice, a pourtant réussi à relancer un débat de plus d'un siècle sur la nature de la nation chinoise: «Depuis Kang Youwei (1858-1927) en passant par Lu Xun (1881-1936), explique Jiang Rong, tous les intellectuels se sont interrogés sur la faiblesse congénitale de l'ethnie chinoise. La racine de notre malheur, c'est notre caractère de mouton.» «Un siècle et demi après la rencontre humiliante avec l'Occident, cette question n'est toujours pas résolue, c'est à nouveau un grand défi», estime encore le professeur. «Le problème n'est pas de savoir si nous sommes des moutons ou non, mais de nous débarrasser de notre mentalité d'esclave comme l'écrivait Lu Xun», corrige Liu Suli, un critique littéraire qui reconnaît toutefois des qualités au Totem du loup.

Sur Internet, les discussions sont passionnées. La colère pointe parfois: «Comment peut-on qualifier les fils du dragon (ndlr: qualificatif utilisé par la propagande pour décrire la nation chinoise) de moutons!» s'insurgent certains nationalistes. L'impact du livre est souvent comparé à celui d'une série télévisée qui fit sensation en 1988 et servit de référence pour les manifestations démocratiques de 1989: L'Elégie du fleuve. Celle-ci fustigeait la tradition despotique, héritage d'une «Chine jaune» ancrée dans la terre et prônait l'ouverture au monde. Ses auteurs durent s'exiler après la répression du 4 juin.

Le Totem du loup est pourtant d'une autre nature. Il appelle la Chine à embrasser la compétition internationale mais également à se ressourcer dans un lointain passé qui remonte aux figures légendaires de la nation chinoise comme l'Empereur jaune, c'est-à-dire aux ancêtres nomades de l'ethnie Han. Son intérêt réside dans le fait qu'il capte l'esprit du temps. Après Marx et la lutte des classes, le débat libéral des années 80 sur l'occidentalisation, c'est aujourd'hui le darwinisme qui domine la vision chinoise du monde sous l'influence d'une globalisation vécue comme une lutte pour la survie, source de puissance mais où seuls les plus forts auront une chance.

Aujourd'hui, les prairies mongoles qu'évoque avec nostalgie Jiang Rong ont été transformées en désert. Les loups – les vrais – ont quasiment disparu. Ils n'ont pas résisté aux moutons des colons chinois. Du loup ou du mouton, qui est le plus apte à survivre?