L’odeur du désert. C’est un pays coupé en deux, depuis près d’un an. Au nord, parmi cent peuples noirs, blancs, toucouleurs, vit un demi-million de Touareg. On les voit apparaître, au milieu d’une forêt de chameaux, puis disparaître entre les dunes dans le même geste impérieux. Ils ont le visage voilé, l’esprit lunaire. Depuis qu’une énième rébellion, d’indépendantistes croisés à des islamistes, a réussi à contaminer la moitié du Mali, on entend beaucoup parler de ces nomades du sable. Sans y comprendre grand-chose. Le 1er décembre, à Lausanne, l’association AddisSounds déploie Une Nuit au Sahara. Histoire de montrer mieux ce que, culturellement, cette actualité dramatique cache.

Elisabeth Stoudmann, journaliste musicale et présidente d’AddisSounds, manigance depuis quelques mois cette aventure d’un soir. Son premier reportage en Afrique, elle l’avait justement effectué au nord du Mali, où elle avait rencontré Ali Farka Touré dans son fief de Niafunké, parmi les champs irrigués et des mélodies d’une sécheresse inouïe. «On entend tellement de clichés sur les Touareg, ces derniers temps. Je me suis dit que nous pourrions organiser un événement autour des peuples nomades de l’Afrique du Nord. Nous voulons déconstruire les idées faites.» A l’affiche, un concert du prodigieux musicien algérien Nabil Othmani, un couscous opulent et la diffusion, en première helvétique, du documentaire Woodstock à Tombouctou, signé Dorothée von Trotha.

Le film reprend les heures héroïques du dernier Festival au désert, à quelques encablures de Tombouctou. En 2001, un ancien manager du groupe touareg Tinariwen fonde une manifestation au milieu du Sahara. Au fil des ans, de plus en plus d’étrangers se joignent aux ensembles locaux, jusqu’à finalement établir un incontournable des festivals de l’extrême, où le chanteur Robert Plant flirte avec les transes traditionnelles. Manny Ansar, le créateur de cette incongruité brillante, est aujourd’hui à Bamako. Il a fui les rebelles, les islamistes aux mains coupées, la haine ordinaire d’un demi-pays en état de siège.

«J’étais encore à Tombouctou le 15 janvier dernier. Deux jours plus tard, les attaques ont commencé. La majorité des musiciens ont dû quitter la région, ils ont rejoint des camps de réfugiés dans les pays voisins. Il est interdit de jouer de la musique au nord du Mali.» L’histoire touareg, comme celle de tous les peuples nomades, est celle d’une lutte permanente contre des Etats qui ne savent qu’en faire et qui ont multiplié, depuis les indépendances africaines, des promesses non tenues. Ils sont éparpillés entre le Maghreb, le Sahara et le Sahel, sur un territoire grand comme l’Europe occidentale. Leur islam est historiquement tolérant, monogame et inscrit dans une société matrilinéaire.

«La fin du régime de Kadhafi, en Libye, a ouvert, pour les éléments les plus guerriers des peuples nomades, mais aussi pour des salafistes opportunistes, un arsenal sans fond dont ils se sont servis pour conquérir les villes du Nord-Mali.» C’est Sedryk qui parle. Un des meilleurs spécialistes des musiques du désert. Il y a quelques années, ce Lyonnais était allé marcher dans le Sahara, à la recherche de rien d’autre que lui-même. Il a trouvé des sons entêtants, des poésies cycliques, l’épopée chantée d’un peuple qui n’a jamais trouvé sa place. Il a fondé Reaktion, un label épatant. Son site internet est un puits d’informations, de musiques et d’images. Il sera à Lausanne pour parler de ce qu’il sait le mieux. La paix des sables.

«Ceux qui connaissent la région n’ont pas été surpris par cette nouvelle rébellion. Depuis la décolonisation, aucun gouvernement n’est arrivé à gérer durablement la question touareg. Plusieurs des groupes avec lesquels je travaille sont disséminés. Le leader du groupe Amanar a dû quitter en vitesse sa ville de Kidal. Les islamistes ont menacé de lui couper les doigts s’il revenait.» Etrange paradoxe d’un pays vidé de sa musique au moment où elle conquiert le monde. Depuis quelques années, des groupes comme Tinariwen multiplient les honneurs aux Etats-Unis. Ils racontent, comme nul autre, le mercenariat des nomades auprès de Kadhafi et leur choix résolu, un jour, de poser la kalachnikov pour embrasser une guitare électrique.

Manny Ansar, de son côté, ne pourra plus, avant longtemps, relancer son festival près de Tombouctou. Il a décidé de le tourner en caravane de la paix, manifestation itinérante pour ne pas abandonner l’expression d’une culture à ceux qui veulent la mettre en pièces. «En février prochain, nous serons au Burkina Faso. Et puis nous verrons. Il s’agit pour nous de rappeler au plus grand nombre que tous les peuples du désert, noirs ou blancs, ont toujours vécu en bonne intelligence.» On ne fera pas le tour du désert, le 1er décembre, mais il n’est pas inutile, au moment où une intervention militaire se prépare dans cette région, d’aller voir au-delà des mirages du politique.

«Une Nuit au Sahara». Le 1er décembre dès 19h. Casino de Montbenon, Lausanne. www.addissounds.ch

Label Reaktion , la référence en matière de musiques du désert. www.re-aktion.com

Festival au désert «in Exil». 20-22 février. Oursi, Burkina Faso. www.festival-au-desert.org

Des musiciens ont choisi un jour de poser la kalachnikov pour embrasser une guitare électrique