Il a conçu les décors de Terminator 3, Star Trek, Fast & Furious 5, Captain America: Le soldat de l’hiver et tout récemment ceux de Spider-Man: Homecoming, qui sort ce mercredi. Pas mal pour un Suisse né il y a cinquante-neuf ans à Oberhofen, petite ville coincée entre Thoune et Interlaken, dans le canton de Berne. En plus de trente ans de métier, Beat Frutiger a enchaîné les blockbusters les plus prestigieux. Jusqu’aux troisième et quatrième épisodes de la franchise Avengers, actuellement en tournage. «N’essayez même pas, je ne peux rien vous dire, glisse-t-il en guise de préambule. Juste que ça va être énorme!» Pourtant, ce bonhomme jovial doit toute sa carrière au hasard, lui qui s’était d’abord tourné vers l’architecture, comme son père et le père de celui-ci. Le destin en a juste décidé autrement.

Le Temps: Comment un architecte de l’Oberland bernois finit décorateur sur les plus grosses productions hollywoodiennes?

Beat Frutiger: En 1992, j’avais envie de découvrir le monde. Mon diplôme d’architecte en poche, je décide de participer au tirage au sort de la Green Card… Et je gagne! Comme un ami venait de fonder un bureau d’architectes aux Etats-Unis, je l’appelle. «Pas de problème, me dit-il. Viens, il y a du travail pour toi!» Sauf qu’en arrivant à l’aéroport, la première chose qu’il me dit, c’est qu’en fait, du boulot, il n’y en avait plus. (Rires) Ça a été le cauchemar pendant quelques jours, mais j’ai survécu en travaillant comme serveur et cuistot. Et puis je partageais l’appartement d’un autre Suisse, Martin Schaer, un opérateur de caméra, un des meilleurs de la ville, qui a beaucoup travaillé avec Tony Scott. Son amie lui avait trouvé un boulot pour Roger Corman (le pape des productions à très petit budget, ndlr.) qui tournait Carnosaur 2, un Jurassic Park du pauvre, et ils avaient besoin d’un charpentier. C’est là que je me suis souvenu qu’ado, au cinéma, c’était d’abord les décors qui me fascinaient, ceux de Metropolis, des films de Cecil B. DeMille… Et je me suis lancé. Je me rappelle que je devais m’occuper d’une double porte coulissante, que j’avais déjà vue dans deux autres de ses films. Avec, lui, c’était la récupération avant tout.

Vous avez immédiatement laissé tomber l’architecture?

Non. Après ça, j’ai d’abord accepté un boulot d’architecte à San Francisco, histoire de réfléchir à l’orientation que je voulais donner à ma vie. Et puis là-bas, je me suis retrouvé à travailler sur Flubber, avec Robin Williams, à construire les maquettes pour la scène où il survole la ville avec sa voiture. Dans le hangar voisin, se tournait la série Nash Bridges. On m’a proposé de rejoindre l’équipe et j’ai fait deux saisons. Et tout s’est enchaîné.

Qu’est-ce qui vous a finalement décidé à opter pour le cinéma?

Pour moi, l’architecture se résumait à se battre pour obtenir des permis de construire. C’était très contraignant. Alors qu’au cinéma, tout est possible. Tu peux laisser libre cours à ton imagination. On a énormément de liberté, plus encore aujourd’hui avec les effets visuels et les imprimantes 3D.

Le métier n’a-t-il pas tendance à disparaître avec les progrès de l’image de synthèse?

Non. Même si les effets visuels prennent beaucoup d’importance, ils ont toujours besoin d’une base. On construit toujours au minimum 20, 30 ou 40% du décor avant que celui-ci soit complété par les effets spéciaux. Ne serait-ce que pour donner un aperçu de la couleur ou de la texture des matériaux.

En quoi a consisté votre travail sur «Spider-Man: Homecoming»?

J’étais l’un des trois décorateurs principaux. On avait près de 75 décors à se répartir et je me suis notamment occupé de la grande scène du ferry coupé en deux par un laser, que l’on voit dans la bande-annonce, où Spider-Man doit retenir les deux moitiés avec sa toile. On a construit la moitié du bateau grandeur nature et conçu un immense système hydraulique capable de l’ouvrir en deux à quinze degrés. J’adore ces gros films: on travaille avec la crème de la crème des techniciens et pas un jour ne passe sans qu’il y ait des problèmes à résoudre.

Lire la critique du film: Dans «Spider-Man: Homecoming», l’homme-araignée tisse sa toile

Etes-vous parfois amené à côtoyer les acteurs?

Très rarement, parce qu’on est déjà en train de construire le décor suivant lorsque l’équipe arrive sur le plateau. Mais sur Vanilla Sky, en 2001, après la fin des prises de vues, on avait dû recommencer à tourner des scènes. Le chef décorateur était déjà passé à autre chose et moi, qui avais commencé le film comme simple assistant, j’ai hérité de son poste. Tom Cruise était l’un des producteurs principaux et on s’est donc retrouvés à avoir beaucoup de séances ensemble. Au début, tu es forcément un peu intimidé par une star de ce calibre et puis après quelques jours tu réalises que c’est quelqu’un comme toi et moi. Le jeune Tom Holland, qui joue Spider-Man, est aussi souvent venu nous voir pendant la construction des décors, pour jouer avec les maquettes… C’est quelqu’un de vraiment sympa.

Vous avez aussi travaillé sur le premier «Transformers». Le réalisateur Michael Bay est réputé pour être très exigeant. Comment cela s’est-il passé?

C’est simple, il m’a carrément viré! (Rires) J’étais en charge des scènes dans le désert avec les Bédouins. On avait construit tout le village mais on avait eu des problèmes de logistique et il nous manquait 15 minutes pour tout terminer. Mais Michael Bay est connu pour avoir un tempérament de feu. Et là, j’en ai pris pour mon grade. Pourtant, pendant la préproduction, j’ai beaucoup apprécié travailler avec lui. On avait eu des discussions très intéressantes. Ensuite, deux jours après m’avoir viré, il demandait déjà à ses assistants où j’étais passé… Mais j’avais déjà accepté de faire le nouveau film de Curtis Hanson, Lucky You.

En tant que Suisse, comment êtes-vous perçu à Hollywood?

Notre système d’éducation est très apprécié. La plupart des producteurs savent que l’on a un très bon niveau de culture générale et je me rends compte qu’une telle éducation a facilité ma survie dans cette industrie. Elle te rend plus flexible que la plupart des gens.

Finalement, qu’est-ce qui vous plaît tant dans ce métier?

La diversité. Je suis parfois simple décorateur, effectuant les dessins de préparations avant la construction et puis parfois chef, en charge de toute l’équipe et j’engage les dessinateurs, les maquettistes… Et puis un jour tu fais un film de science-fiction, le lendemain tu reconstruis le Londres de 1820. Quoi de plus fascinant?