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Francophonie

«Le toucher du monde» par Kossi Efoui

L’écirvain togolais, auteur de «Solo d’un revenant» et lauréat 2009 du Prix des cinq continents de la francophonie, a accepté de faire, pour nous, le récit de ses impressions de voyage à la rencontre des écrivains francophones dans le monde entier durant l’année écoulée

Qu’est-ce que cela signifie pour moi de parler à Beyrouth d’une «ligne de démarcation» comme motif romanesque, quand on sait là-bas ce que signifie une ville coupée en deux? Ou à Kigali au Rwanda, quand les conséquences sanglantes d’une démarcation opérée à l’intérieur d’une même population n’ont pas fini de miner jusqu’au langage, où le mot «couper» n’a jamais résonné pour moi d’échos aussi terribles, où une expression aussi ordinaire en apparence que «finir ce qu’on a commencé» devient sourde de panique.

Pour qui écrivez-vous? Cette question, à laquelle tout écrivain a plus d’une fois été confronté, est souvent venue trotter dans ma mémoire pendant le périple qui m’a mené de la France au Liban, puis au Sénégal, au Rwanda, en Roumanie et au Québec.

Il m’est revenu aussi en mémoire une de ces pirouettes par lesquelles on tente parfois de régler son compte à la question: «J’écris pour moi.» Mais ce qui fonde l’universalité de la littérature, n’est-ce pas que toute expérience humaine, aussi singulière soit-elle, est traduisible, par le biais de la fiction, d’une conscience à l’autre, aussi éloignées soient-elles en apparence l’une de l’autre, et que ce «moi» pour lequel on écrit peut se découvrir multiple et polymorphe en ses visages, quand des lecteurs de différents horizons, en apparence lointains, viennent témoigner de leur proximité intime avec ce qu’il exprime.

Pour la première fois, j’ai été amené à croiser dans un temps concentré une multiplicité de gens qui ont lu non seulement mon livre Solo d’un revenant, mais aussi ceux des collègues avec qui j’ai partagé les péripéties des voyages, Pascale Kramer, Boubacar Boris Diop, Felwin, Hubert Haddad.

Et il m’est revenu aussi cet étonnement émerveillé du jeune homme que j’étais il n’y a pas si longtemps, découvrant Les Ames mortes de Nicolas Gogol et fasciné par le texte, certes, mais aussi et surtout par cette expérience magique de me sentir si proche, depuis le golfe de Guinée où je grandissais, d’une histoire venue d’une lointaine Russie dont je ne savais rien, et d’une époque historique dont je ne savais rien.

Ce qui se traduit mystérieusement de l’écriture à la lecture, et qui dissout les déterminations culturelles et géopolitiques, il m’est arrivé de l’appeler un jour: le toucher du monde.

L’apprentissage du toucher du monde par la parole. Qu’en est-il de mon champ d’accueil, cette expérience qui consiste autant que possible à ramener le monde, aussi vaste soit-il, au plus près de soi, c’est en elle que se retrouve la communauté d’esprit entre l’écrivain, d’où qu’il vienne, et le lecteur, d’où qu’il vienne, entre le geste d’écrire et le geste de lire, c’est-à-dire, dans les deux cas, de traduire pour soi.

Pour l’instant, je suis dans l’avion en direction de Beyrouth où a lieu la cérémonie de remise du Prix des cinq continents de la Francophonie. Le premier article sur lequel je tombe dans un journal attrapé au hasard parle d’un accident de camion sur la route de Damas. Et j’ai pensé à cet autre accident légendaire sur la même route de Damas où Paul de Tarse reçut l’illumination en tombant de cheval. J’ai toujours eu l’impression qu’en certains endroits du monde se croisent les lignes de force d’histoires anciennes qui n’ont pas fini de vivre et d’histoires nouvelles qui n’ont pas fini de naître, où l’histoire, la légende, la mythologie et le fait divers sont au même carrefour, l’un brouillant ou éclairant les pistes de l’autre.

La connexion dans mon esprit entre ce camion et le cheval de Paul de Tarse sur la même route de Damas a fait naître en moi la sensation de vivre les choses à travers une conscience modifiée, une sensation qui a souvent refait surface lors de mon séjour au ­Liban.

On m’a parlé d’un dessinateur qui ne fait aucun croquis durant ses voyages, qui ne fait confiance qu’à sa mémoire pour réaliser plus tard, à son retour, son carnet de voyage. J’ai fait comme ce dessinateur, c’est-à-dire que je n’ai pris aucune note durant ces voyages, sauf que je ne suis pas allé au bout de mon modèle, je n’ai pas réalisé de carnet de voyage à mon retour. Mais je fais confiance à ma mémoire sensible. Il me suffit de penser à tel ou tel endroit pour qu’une impression forte lui soit immédiatement associée, comme une odeur peut s’associer au souvenir d’une image.

Beyrouth. Hyam Yared m’offre son livre, Sous la tonnelle , me parle de la ville, me dit qu’il n’y a pas si longtemps, quelques mois, tout cela était un terrain vague à perte de vue. Je n’en crois pas mes oreilles, je regarde par la fenêtre des immeubles rutilants, je n’en crois pas mes yeux, «quelques mois», dit-elle, et puis elle parle d’un endroit dont j’ai oublié le nom, où l’on danse, et c’est alors qu’elle a cette phrase, énigmatique pour moi: «Il faut aller voir les gens danser, et l’on commence à comprendre quelque chose de l’énergie avec laquelle ils font la guerre.» Je n’ai pas éclairé à ce jour l’énigme. A Beyrouth, je n’ai pas pu aller danser.

Rwanda. Voici l’histoire d’une jeune fille rescapée du génocide, telle qu’elle m’a été racontée par celle qui l’a vécue alors qu’elle n’avait que 6 ans et qu’elle fuyait avec sa sœur. Les deux fillettes avaient réussi à se cacher, ce qui désespérait le voisin qui avait pris en main l’exécution des basses œuvres. Celui-ci lâcha son chien dans la maison. Le chien, qui avait retrouvé les fillettes et les avait reconnues comme voisines et camarades de jeu, n’avait pas aboyé, leur avait fait des papouilles, puis s’en était allé rejoindre son maître, lequel lança alors sa bande de tueurs sur d’autres pistes.

Si l’on ne peut douter de l’existence de quelque chose qui s’appellerait l’humanité, peut-on croire en l’existence d’une nature humaine universelle dont le chien de notre histoire serait exclu? Car, dans cette histoire, qui aboie?

Ce soir, à Kigali (Rwanda), une question durant la rencontre: peut-on écrire si l’on est heureux? Une réponse possible: qu’en est-il de l’insatisfaction? Peut-être que la question n’a rien à voir avec le bonheur ou le malheur, mais avec l’insatisfaction, c’est-à-dire qu’au bout du compte, écrire pourrait être aussi l’art de ne pas se contenter du bonheur.

Berlin. Dans le débat surgit la question de l’écriture en «langue de la colonisation». Il ne reste une fois de plus qu’à déplorer que l’esprit de la colonisation ait formé des complices involontaires et candides prêts à refuser la propriété de cette langue à Rimbaud, à Villon, à Olympe de Gouges, au Voltaire de la liberté d’expression, sous prétexte qu’elle a été un instrument entre les mains de ceux qui avaient décidé d’en faire un usage de domination et non de poésie. Au nom de quoi, l’idéologie colonialiste serait l’expression achevée d’une langue dans laquelle ont œuvré et œuvrent tant de fabricants de beauté, selon le mot de Camus?

Montréal. Une fin de soirée marquée par des chants haïtiens. Puis, «au bout du petit matin», quelqu’un a commencé à dire ­Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, et les heures qui ont suivi ont été une fête de la parole à laquelle se sont joints les esprits des poètes sortis de la bibliothèque de Rodney Saint-Eloi, auteur et éditeur ( Mémoire d’encrier ), et ci-devant maître de cérémonie. Nous avons parlé de l’imagination. Qui a dit que si nous faisons œuvre d’imagination, c’est certainement parce que l’imagination est nécessaire pour dire la réalité et ses limbes?

Ce qui se traduit mystérieusement de l’écriture à la lecture, et qui dissout les déterminations culturelles et géopolitiques, il m’est arrivé de l’appeler un jour: le toucher du monde

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