Touches de couleurs

Le pianiste anglais Benjamin Grosvenor a donné un beau récital, vendredi à l’heure du déjeuner, au Festival de piano de Lucerne

A 22 ans, Benjamin Grosvenor joue avec une sensibilité qui le distingue des virtuoses aux doigts d’acier. Ce pianiste anglais s’affirme comme l’un des talents les plus doués de sa génération. Il donnait un récital, vendredi à l’heure du déjeuner à la Lukaskirche de Lucerne, au Festival de piano. Un récital d’un peu plus d’une heure, illustrant diverses facettes de son art.

De petite stature, enclin à la modestie, Benjamin Grosvenor n’en possède pas moins de grands moyens pianistiques. Sa sonorité a gagné en ampleur depuis son enregistrement des quatre Scherzi de Chopin parus en 2012 chez Decca. Jouant avec concentration, les yeux rivés sur les touches du clavier (son attitude diffère totalement de celle d’un Daniil Trifonov), il développe une riche palette de couleurs.

Car c’est un coloriste qui s’exprime. Benjamin Grosvenor privilégie le naturel, épousant les lignes sinueuses dans le Prélude, Choral et Fugue de Franck comme dans la Barcarolle et la 3e Ballade de Chopin. Il joue avec une main gauche souple et veille à différencier les plans sonores, y compris dans la Gavotte et ses six Doubles de Rameau qu’il donnait en préambule.

Sonorités ouatées

On peut juger qu’il prend un peu trop de libertés chez Rameau (thème joué à l’octave supérieure, fioritures «à la Horowitz»), mais ces partis pris sont assumés avec une belle animation du discours. La Chaconne pour violon de Bach dans la transcription de Busoni (très post-lisztienne!) permet au pianiste de déployer son arsenal virtuose sans qu’il verse dans la surenchère – même si son piano sonne assez fort dans l’église.

Il tire des sonorités magnifiquement perlées et ouatées de son instrument, varie l’intensité au sein d’une phrase, sans perdre de vue la trajectoire de l’œuvre qu’il joue. Son contrôle de la touche lui vaut de créer de subtiles irisations et gradations dans le Prélude, Choral et Fugue de Franck – l’un des grands moments du concert.