Photographie

«Ils étaient toujours là ces monuments et cela me mettait en colère»

Pour commémorer le centenaire de la Première guerre mondiale, les Rencontres d’Arles invitent à un recensement de tous les monuments aux morts français. Raymond Depardon a établi le protocole de cet inventaire en images. Entretien

Depuis le Moyen Âge et jusqu’à la Grande guerre, les églises étaient le seul monument commun aux villages de France. Après 1918, les stèles en hommage aux victimes sont sérieusement venues les concurrencer. Dans son périple à travers l’Hexagone, qui a duré cinq ans, Raymond Depardon ne pouvait les ignorer. Les Rencontres photographiques d’Arles présentent une quinzaine de ses clichés funèbres. Des soldats, des Marianne et même des coqs posent solennellement ou de manière conquérante. Des épitaphes saluent les «enfants de la commune morts aux champs d’honneur».

Plus bas dans l’église des Frères prêcheurs, neuf écrans diffusent d’autres centaines d’images. Obélisques, croix, obus parfois, rendent à leur tour hommage aux «morts glorieux» ou aux «victimes de la guerre» tandis que défilent les noms des patelins de Côte d’Or, du Morbihan, des Hauts-de-Seine. Une bande-son évoque les coups de canon, les sabots des chevaux ou les cloches chantant la génération perdue. Ce diaporama est le fruit d’une récolte organisée par les Rencontres d’Arles, la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale et l’université de Lille III. Un appel au recensement des 40 000 monuments aux morts de France a été lancé selon un protocole établi par Raymond Depardon. Tenant en quelques phrases, le mode d’emploi délivre la première leçon incontournable en photographie: «Se mettre dos au soleil […]. Sinon attendre et revenir!».

En quelques mois, 15 000 images répertoriant 5000 sites ont été envoyées. L’université lilloise continue d’en recevoir chaque jour. Et l’on se trouve, tout à coup, face à l’hécatombe. Face aux 1 350 000 Français avalés par la guerre. Face aux souffrances ou à l’incompréhension de ceux qui restent. Si le ton des monuments est le plus souvent patriotique, il se fait parfois clairement antimilitariste. A Gentioux, dans la Creuse, un enfant tend le poing vers la liste des morts, en dessous de laquelle est gravée: «Maudite soit la guerre». Un avis partagé par Raymond Depardon.

Le Temps: Pourquoi avoir photographié ces monuments aux morts lors de votre tour de France, parce qu’ils faisaient partie du paysage?

Raymond Depardon: Oui, c’est cela. Quand on photographie la France, impossible de ne pas les voir. Cela me mettait d’ailleurs en colère! Ils étaient toujours là, comme la place de l’église, la mairie ou le rond-point. Contrairement aux cimetières, ils sont toujours au centre. Je m’ennuyais beaucoup pendant cette mission France – un bon photographe doit savoir s’ennuyer, c’est à ce moment-là qu’il commence à regarder les choses. J’avais la hantise de foncer, donc je m’arrêtais et la première chose que je voyais dans ces villages était toujours le monument aux morts! Je me suis mis à les observer et j’ai constaté qu’ils n’étaient jamais les mêmes. Leurs différences tiennent sans doute de décisions des conseils municipaux au début des années 1920, puisque c’est à ce moment-là qu’on les a construits. Chacun voulait rendre hommage à ses jeunes. Lorsqu’on évoque les poilus, on pense toujours à des vieux, mais ces soldats morts à la guerre avaient 19-20 ans. Je ne suis pas anthropologue mais je pense que l’on peut affirmer: montre-moi ton monument aux morts et je te dirai qui tu es. Chaque monument parle de sa région; il y en a de plus laïques, de plus républicains. En Bretagne, on voit beaucoup plus de croix. Certains villages ont l’air d’avoir souffert plus que d’autres, la liste de noms est parfois impressionnante.

– Pourquoi avez-vous accepté de participer à ce grand recensement en établissant un protocole?

– Ce sont les dernières Rencontres de François Hébel (ndlr, directeur du festival), que j’ai connu bien avant Arles et même Magnum, à l’époque où il travaillait pour la FNAC et où nous étions contents d’exposer dans de grands magasins commerciaux. Et puis la photographie près de chez soi n’est plus trop à la mode et j’aimerais bien que les jeunes la pratiquent davantage. On n’a pas besoin d’aller au bout du monde pour débuter une carrière de photographe. On peut commencer par sa famille, son village, son canton, en essayant de faire des images modernes. Peut-on photographier un monument aux morts de façon contemporaine? On dirait, oui.

– Quelque 15 000 clichés – dont beaucoup ont été réalisés avec un téléphone – ont été récoltés que vous inspire ce résultat?

– Le rendu est très bon et la manière de les présenter également. J’avais peur d’un effet cartes postales indigeste mais la projection fonctionne très bien. Cela montre la profusion de la guerre, l’hécatombe, même si l’on est toujours en dessous de la réalité. L’homme n’est pas fait pour se souvenir mais il est important de garder une partie de notre mémoire pour ces gens qui ont défendu une idée et leur territoire.

– Quel rapport avez-vous avec la guerre, vous qui êtes né durant le deuxième conflit mondial?

– Je suis né le jour le plus terrible de la guerre. Le 6 juillet 1942 partait le premier convoi pour Auschwitz, depuis Compiègne. Plus tard, j’ai photographié la guerre d’Algérie ou du Vietnam. Par chance, j’étais un peu trouillard et je n’ai pas pris trop de risques. La dernière guerre vraiment dure que j’ai couverte a été le Liban. J’ai repensé à cette phrase, dont on ne sait plus vraiment qui l’a dite: «Aucune photographie ne mérite une mort». J’ai perdu des amis, comme Gilles Caron, et cela m’emmerde. Ce sont eux qui me manquent aujourd’hui. Leurs photos, bon…!

– Quels sont vos projets?

– Je prépare un livre avec le Seuil et Steidl sur cinquante ans de photographies de Berlin. Et puis comme chaque hiver, je vais retourner en Afrique, au Tchad, pour des films et des images.

Raymond Depardon, Présence d’une génération perdue. 1914-1918: 1 350 000 morts, 40 000 monuments. Rencontres photographiques d’Arles jusqu’au 21 septembre. Catalogue de l’exposition, Cicatrices, édité par les Rencontres. www.rencontres-arles.com

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