Biennale

A Toulouse, Christian Bernard vit un nouveau printemps

Pendant plus de vingt ans, au Mamco, à Genève, Christian Bernard n’a eu de cesse d’interroger. Aujourd’hui, il active encore la question au Printemps de septembre, première d’une nouvelle série biennale qu’il dirige après avoir programmé les éditions de 2008 et 2009, avec, alors, le soutien de son équipe du Mamco

Des cieux d’artistes contemporains, peints, photographiés, dessinés, fulgurances étoilées distillées entre les peintures d’histoire des Augustins, le Musée des beaux-arts de Toulouse. Au milieu de la salle, la silhouette rutilante et incongrue du Chevalier de Dürer, statue équestre designée par Alessandro Mandini. C’est une des salles du Musée préparé, exposition curatée par Christian Bernard à la façon dont John Cage préparait ses pianos en glissant des objets divers entre les cordes. Ici Musée égaré, là Musée préparé, les expositions collectives du Printemps de septembre, festival toulousain d’arts et de musiques, s’intéressent clairement à la définition du musée.

Christian Bernard, nouveau directeur de la biennale, a conçu le Musée préparé en puisant dans les 1400 œuvres de la collection de la Fondation Cartier, y cherchant des pièces susceptibles d’amener certes des dissonances, mais de celles qui amènent finalement à plus d’écoute, ou à un regard plus aiguisé en l’occurrence. A la manière de cette grande branche claire allongée parmi les gisants des salles gothiques. Hubert Duprat l’a recouverte de plaquettes d’os de bovin (A la fois la racine et le fruit, 1997-1998). En complément, on déambulera parmi la collection de chapiteaux du musée, réveillée depuis 2014 par la scénographie de Jorge Pardo. L’artiste américain a conçu socles et luminaires puissamment colorés pour ces couronnements de colonnes d’anciens cloîtres romans.

Du skate sur les sculptures

Le Musée égaré a été conçu par Charles Esche. Le directeur du Van Abbemuseum, à Eindhoven, a cherché dans les collections de la ville des œuvres d’outsiders, d’artistes démodés parfois, mais qui pour lui font sens dans le cadre d’une mission, remédier à un aveuglement des musées européens envers le reste du monde. Il prend pour appui un texte de l’auteur uruguayen Eduardo Galeano, voix de l’altermondialisme, qui rappelle par exemple que «la boussole, la poudre et l’imprimerie venaient de Chine». A Toulouse, au Musée Dupuy, le curateur offre ainsi une déstabilisation qui semble à première vue banale en cette époque où l’art brut et les artistes d’ailleurs figurent partout, jusqu’à la Biennale de Venise. Mais l’exercice est ici plus poussé, grâce à une plongée effectuée dans des collections artistiques et historiques locales – avec des éclairages sur la défense de l’occitan ou la culture cathare – et une mise en scène volontariste. Le parcours se termine avec les incroyables cartes dessinées par Qiu Zhijie. L’artiste redessine avec une préciosité toute chinoise nos géographies mentales, leur ouvre des voies utopiques.

Les «jeux de musée» continuent aux Abattoirs, le musée d’art contemporain. Les œuvres croisées d’Aurélien Froment et Raphaël Zarka s’y combinent en une double rétrospective. L’exercice met en valeur leur goût partagé pour l’histoire des sciences et de l’éducation, et leur esprit ludique.

Ainsi, Raphaël Zarka photographie des skateboarders utilisant comme rampe des sculptures contemporaines d’art public ou joue avec la forme étonnante du rhombicuboctaèdre, Aurélien Froment reprend les objets d’apprentissage du pédagogue Friedrich Fröbel ou crée un merveilleux mobile à partir de cloches en terre cuite, des objets venus de l’écovillage créé dans l’Arizona par l’architecte Paolo Soleri dans les années 1970.

Voix d’enfance

Autre axe important dans cette édition du Printemps, la musique, et pas seulement grâce à un programme de concerts. Elle s’expose aussi magnifiquement au Théâtre Garonne avec des installations déjà vues en Suisse, mais dont on ne se lasse pas, The Visitors de l’Islandais Ragner Kjartensson (exposé au Migros Museum en 2012) et Luanda-Kinshasa de Stan Douglas (exposé à Art Unlimited cette année). Qu’on se retrouve dans une grande maison des bords de l’Hudson entre musiciens amis ou dans le studio new-yorkais de la Columbia Records pour un enregistrement aux rythmes afrobeat, le plaisir est au rendez-vous.

Les rythmes s’empruntent, circulent, Vincent Meessen le rappelle à l’espace Ecureuil. Comme Charles Esche, l’artiste est un as du décentrage, et il plonge de manière poétique et musicale dans l’histoire congolaise de l’internationale situationniste. C’est ciselé, mêlant les médias, y compris avec la création d’une typographie, la belgica. Vincent Meessen reviendra en 2018 avec un projet autour de Kain the Poet, envoûtant poète du spoken word afro-américain qui scandait ses textes le week-end dernier à Toulouse.

Parmi les projets personnels les plus réussis de cette biennale, on peut se laisser attraper l’oreille par les chuchotements des adolescents au milieu des dunes de sable et des campements de fortune de Hans Op de Beeck, une installation inédite parfaitement intégrée dans l’ancien réfectoire du couvent des Jacobins. On s’émeut à l’Hôtel-Dieu devant tous les objets poétiques qu’a fait naître l’artiste Eva Kot’ákovà à partir d’un seul dessin, celui qu’une enfant de 9 ans, qui deviendra elle-même médecin, a réalisé en 1959, représentant une opération cardiaque réalisée par son père. On s’émeut aussi devant la capacité de Marion Baruch à révéler la richesse de simples chutes de tissus, les vides laissés par le découpage des patrons donnant à ce qui reste des tombés, des reliefs, des perspectives insoupçonnables. A voir en ville et dans le cadre XVIIIe du château de Degrés, à distance de Toulouse.

Emilie Ding et Claudia Comte

Deux jeunes Suissesses ont travaillé in situ avec brio. Emilie Ding a œuvré dans une friche artisanale reconvertie en lieu culturel alternatif. Deux grands dessins de contreventements, ces croisillons servant à soutenir une architecture, se font face, l’un sur le sol de ciment, l’autre au faux plafond fabriqué tout exprès. Entre les deux, l’artiste nous prend dans une tension invisible en baptisant sa pièce Tesla, unité de mesure du champ magnétique. Claudia Comte, elle, a combiné la forme de ses sculptures à celles de dizaines de pièces utilisées dans l’aéronautique toulousaine. Toutes sont unies par la peinture blanche et lisse qui les recouvre, par les socles sombres cannelés à la tronçonneuse qui les accueillent. Pour l’ouverture du Printemps, Claudia Comte a aussi joué avec l’éphémère, avec une sculpture pyrotechnique sur la Garonne, faisant brûler les lettres géantes de OUI et de NON, renvoyant ainsi la réalité binaire de notre monde à sa vacuité. 

Printemps de septembre, du mercredi 
au dimanche, jusqu’au 23 octobre. 
www.printempsdeseptembre.com

Publicité