Les Suisses auraient-ils débarqué à Toulouse en soucoupe volante? C'est ce qu'on pourrait croire en découvrant au bord de la Garonne, posées dans un parfait hémicycle, trois soucoupes des plus souriantes, disques de 5 mètres de diamètre, le nez dans le sable. Sylvie Fleury est leur conceptrice. Quand on lui demande ce que lui suggère la phrase «Là où je vais, je suis déjà», qui sert d'énoncé à la manifestation, elle questionne à son tour: «Le problème de l'artiste n'est-il pas d'avoir toujours une longueur d'avance?» Sans doute un tel moyen de locomotion peut-il y aider. Il fait en tout cas paraître Toulouse comme une étape interplanétaire, évocation aussi de son industrie aéronautique.

Stéphane Dafflon, lui, devait installer dans la ville de grandes oriflammes à damier noir et blanc. «Ces bannières auraient vraiment été belles. Je voulais donner une image de ville gagnante à Toulouse.» Christian Bernard ironise un peu; la ville lui a refusé le financement, quelque 30 000 euros. En remplacement, il a fait venir des pièces de Christian Robert-Tissot conçues cet été pour Le Havre mais qui ont tout à fait trouvé leur place ici. Trois expressions en lettres capitales découpées dans des grilles, comme on en trouve un peu partout pour interdire un accès: «nature morte» près du Muséum, «dead line» devant une église, et puis «grand public» devant la mairie, sous les yeux du magistrat, nouvel élu socialiste, dont Christian Bernard dit simplement: «Il considère que les artistes contemporains devraient faire un effort pour être moins élitaires.»

L'exposition majeure, heureusement prolongée au-delà du festival, a lieu aux Abattoirs, le Musée d'art moderne et contemporain. La machine de Fabrice Gygi, posée au milieu du grand hall, évoque expressément la fonction première du bâtiment: des tapis roulants avec au centre, dans une cage menaçante, les dents en forme d'étoiles d'un hachoir. Il suffit d'appuyer sur une pédale pour que le système se mette en marche. A vide...

Au fond, les énormes bulles d'hélium du Français Vincent Lamouroux nous guident vers la fosse, où l'installation de Philippe Decrauzat est développée dans trois grandes salles. Une peinture cinétique, mêlant deux systèmes de gigantesques diagonales noires et blanches, relie deux salles; dans l'une, un film joue sur des rythmes visuels d'après les mouvements d'ailes d'un plan des Oiseaux de Hitchcock, alors que, en face, une sculpture, posée sur un autre motif noir et blanc arythmique, module un larsen de guitare.

Remontons dans les salles du rez-de-chaussée, investies par John Armleder. Sept espaces, sept peintures murales, comme des motifs de tapisserie, sept couleurs unies pour les autres murs. A chaque fois, l'artiste joue avec les modèles d'accrochage, de la surcharge à l'épure. Avec Christian Bernard, l'artiste a plongé dans les collections publiques de la Ville, contemporaines, mais aussi anciennes. Et il fait ici dialoguer les œuvres entre elles, avec toujours une sculpture, voire une tête de tricératops empruntée au Muséum. Les personnages se parlent d'un tableau à l'autre, d'une époque à l'autre, les formes et les couleurs se répondent, papillons réalistes ou abstraits... C'est une façon, rafraîchissante, décontractée et pourtant pleine de sens et de perspectives, de parler de notre rapport au patrimoine artistique.

Et le jeu se poursuit à travers tout le Printemps puisque les sept teintes choisies pour les Abattoirs par John Armleder sont aussi distribuées dans les différentes expositions en ville. Continuons ce parcours suisse. D'abord, à l'Hôtel-Dieu, ancien hospice des pauvres, des prostituées et des pèlerins de Saint-Jacques où Delphine Reist et Laurent Faulon ont semé quelques perturbations. Laurent Faulon a enduit de vaseline des objets, tels une baignoire-jacuzzi ou un salon de jardin en plastique, aspirations passe-partout d'une société neutralisant l'imaginaire. Et il fait tourner en rond dans l'ancienne chapelle, encore chargée d'œuvres religieuses, une machine de nettoyage qui dépose sur le sol une auréole de cognac. Dans la salle voisine, c'est du vin, carmin et odorant, que fait dégouliner Delphine Reist, le long de rideaux blancs posés devant une série de fusils qui pointe dans votre direction quand vous passez! On est loin de l'idée hospitalière, tout comme avec ses Etagères, où se mettent en route de façon intempestive l'une ou l'autre des perceuses et autres fraiseuses qui y sont rangées.

Des œuvres plutôt dérangeantes, parce que «l'art n'est pas le dimanche de la vie», comme l'a inscrit Christian Bernard sur la vitrine de l'exposition collective générique de ce Printemps. Encore bien plus bouleversantes, les photographies de Maud Fässler, exposées dans le sous-sol aux allures de tombeau du Château d'Eau, détaillent des autopsies réalisées pour la recherche médicale. Repoussantes et fascinantes, elles sont inscrites dans cette histoire anatomique forte qui relie les sciences et les arts. Réalisées, au CHUV de Lausanne, avant tout pour répondre à des questions personnelles de l'artiste (née en 1980), suite au don du corps de son frère à la recherche, elles ne seront jamais montrées dans un contexte marchand. Deux autres séries, sur les ratés de la mise en bouteilles d'eau minérale, et sur un hôpital souterrain de l'armée, complètent heureusement le travail de Maud Fässler.

D'une galerie à l'autre, des liens se font. Ainsi, l'installation de Denis Savary, fiction elliptique autour d'un héros de l'aviation qui n'a jamais pris son envol, montre, dans une ambiance de souffleries de montgolfières et de Guggenmusik, des têtes d'aviateurs modelées d'après les «autoportraits» de Luc Andrié exposés quelques rues plus loin. Le peintre en fait utilise son propre corps plus qu'il ne le portraiture pour créer un personnage de vieux clown triste. Images laiteuses d'une vie usée.

Pour terminer avec la poésie la plus pure, il faut voir, longtemps, l'installation d'Eric Hattan aux Beaux-Arts. Projetées dans différents formats sur les murs d'une longue salle, ses vidéos tournées en Islande déclinent les états de l'eau: glace, nuages, neige... Entre vaste paysage pris dans les brumes et gros plan sur une stalactite fondant, rythmes et cadrages installent en douceur une symphonie de blancheur dans votre âme.

Printemps de septembre, Toulouse, jusqu'au 19 oct. http://www.printempsdeseptembre.com