Chaque jeudi, «Le Temps» explore l’histoire d’un objet devenu culte. (Re)jetez un coup d’œil sur ces figures emblématiques qui, perçues du coin de l’œil ou au coin d’une rue, intriguent, inspirent, mais surtout informent sur un bout de patrimoine. 

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Le doux tintement des cloches qui résonnent. Cette musique d’alpage fait partie intégrante de l’image d’Epinal de la Suisse. Elle nous indique, simples promeneurs, que nous arrivons à proximité d’un troupeau de vaches. Elle signale surtout à leur propriétaire l’humeur et l’activité de ses bêtes. Comme l’a dit le collectionneur Olivier Grandjean en 2016 lors d’une conférence: «Les cloches de pâture sont indispensables pour les bergers lorsque le troupeau est éloigné ou que le mauvais temps s’installe.» En tendant l’oreille, il sait aussitôt «s’il est calme, en train de pâturer, si les vaches sont couchées, si une bête est en chaleur, dérangée par un animal, ou si son troupeau est en fuite».

Un patrimoine familial

Pour Francis Pache, l’audition de l’éleveur est plus affinée que ça. «Il reconnaît précisément la vache en question en écoutant la sonorité de sa cloche», précise le braseur de cloches – qui en assemble les métaux – pour l’entreprise semi-industrielle Firmann depuis trente-quatre ans. En effet, chaque vache s’est vu attribuer un modèle du patrimoine familial qu’elle gardera autour de son cou tout au long de sa vie. Cela en gêne certaines, d’autres y sont attachées. «Un ami a voulu changer la cloche d’une de ses vaches. Impossible de la faire avancer. Dès qu’elle a retrouvé la sienne, elle s’est mise en tête du troupeau.»

Le timbre des «sonnailles» à Fribourg, «sonnettes» en Valais, «potets» à Neuchâtel, ou plus communément appelés «toupins», varie selon la grandeur de la pièce, sa forme, sa «gueule» – son ouverture – «et la façon dont on la brase, insiste Francis Pache. Une fois moulée, on met un rivet, on tape et on chauffe jusqu’à obtenir le son définitif.» Une technique qu’il réalise en trente minutes sur une petite cloche et qui lui demande jusqu’à trois heures de travail pour une grande. L'objet, estampillé d’un chamois, devra être rénové dans une dizaine d’années.

Propre à chaque troupeau

Il y a trente ans, l’entreprise Firmann produisait 100 000 pièces par an. «Aujourd’hui, nous en faisons 26 000, de 19 grandeurs différentes, précise Julien Firmann. Dans les nouvelles écuries, en plaine, les codes-barres ont remplacé les clochettes.» Mais dans les alpages la tradition est toujours de rigueur. Chaque troupeau compose son harmonie. «Les clients font tinter les cloches exposées dans notre atelier pour choisir leur sonorité.»

Lors des désalpes ou de la montée aux alpages, les grosses cloches ont pour fonction «d’empêcher les vaches de batifoler, de brouter le long des routes», indique-t-il. Une fois le parcours terminé, elles sont remplacées par des clochettes, ou petites cloches. La tradition veut que les grosses soient alors suspendues pour décorer les façades. «Et puis comme ça, elles ne prennent pas de place», ajoute le braseur.