Le jardin, ce très vieil ami. Dès que l’humain a su planter ou presque, il a commencé ce dialogue particulier avec la nature, une conversation douce, faite de labeur et de patience mais tournée vers l’agrément et la beauté, une image du bonheur. Jardinets modestes ou parcs royaux, tous les jardins expriment une vision idéalisée de la nature, une projection mentale nourrie aux mythes et à l’histoire sociale et politique.

Pas étonnant dès lors que les artistes, écrivains et peintres, aient très tôt aussi développé le motif du jardin, ce lieu à la croisée des imaginaires. Dans le beau livre Jardins, une anthologie, Estelle Plaisant Soler réunit, de Gilgamesh à Marcel Proust, les plus beaux textes où le jardin apparaît et se transforme, au fil des siècles. En parallèle, et en écho, une iconographie, des fresques pompéiennes aux toiles impressionnistes, donne à cette promenade inspirante sa profusion émotive.

Paradis terrestre

Avant de commencer ce parcours, il vaut la peine de faire un détour par l’étymologie. Le mot jardin, rappelle Estelle Plaisant Soler, vient du gallo romain hortus gardinus, gardinus étant issu du francique «gart», la clôture. L’anglais et l’allemand ne retiendront d’ailleurs que ce mot-là (garden, garten). Le jardin se conçoit donc comme un espace clôturé, protégé de l’extérieur. Or les maîtres du jardin clôt se trouvent en Perse. On y dessine et cultive des parterres de fleurs, des allées ponctuées de longs bassins où coule l’eau fraîche, si rare sur ces terres arides. Ces «pardès» seront à l’origine du mot paradeisos en grec puis de notre «paradis». Le jardin est un bout de paradis sur terre.

«Leur vue réjouit le cœur»

Il naît avec l’agriculture, en Mésopotamie, au néolithique. La maîtrise des crues, des techniques de plantation et d’irrigation auraient fait du Croissant fertile le berceau des jardins. La première apparition du jardin dans un texte littéraire se produit dans l’épopée sumérienne de Gilgamesh, au XIIIe siècle avant Jésus-Christ. Bouleversé par la mort d’Enkidou, son rival devenu son ami, le roi Gilgamesh, se lance dans un long périple, en quête de l’immortalité.

Au cours de son voyage de l’autre côté de la terre, il parvient dans un «jardin de Gemmes»: «Il voit devant lui un jardin merveilleux dont les arbres portent des pierres précieuses/au lieu de fruits/il voit des rubis, les cornalines, les lapis-lazuli/qui pendent en grappes/leur vue est agréable et réjouit le cœur/ il voit aussi l’épine et la ronce/qui portent des pierres précieuses/et des perles de mer»

Serpent maléfique

Mais comme le lui annonce le dieu Shamash, Gilgamesh ne trouve pas là la fleur de jouvence, le jardin de Gemmes n’est qu’une étape du périple. Et quand il la trouve enfin, un serpent la lui dérobe. Obligé d’accepter sa condition d’humain, il rentre bredouille dans sa ville d’Uruk mais les épreuves ont fait de lui un homme sage.

Le jardin traversé par le héros sumérien, la présence du serpent maléfique renvoient à un autre jardin merveilleux: celui de l’Eden biblique, autrement dit du paradis. D’ailleurs, le texte biblique situe le paradis dans l’Assyrie primitive, à la source de quatre fleuves dont le Tigre et l’Euphrate. Et c’est bien l’un des nombreux plaisirs procurés par l’anthologie d’Estelle Plaisant Soler que celui de percevoir l’épaisseur historique des références qui modèlent nos perceptions jusqu’à aujourd’hui. Le paradis est un jardin.

 

Le persil et la violette

Dans ce premier chapitre consacré aux jardins mythiques, on croise aussi Hermès tel que décrit par Homère dans L’Odyssée. Quel plaisir que de voir le dieu aux pieds ailés survoler les flots tel un goéland pour atterrir sur l’île de Calypso. La déesse aux belles boucles vit là dans une grotte entourée de bois touffus faits «d’aulnes, de peupliers noirs et de cyprès odoriférants» et plus loin, quatre fontaines «déversent leur onde claire, l’une à côté de l’autre […] parmi de tendres prés de persil et de violette».

 «L’égal des rois»

Ovide, Sophocle, Sappho sont également cités et bien sûr Virgile et ses Géorgiques: «Pour moi, si, bientôt à la fin de ma course, je ne ployais déjà mes voiles, impatient de regagner le rivage, peut-être chanterais-je l’art d’embellir les jardins, de cultiver le rosier de Paestum, qui, deux fois l’année, se couvre de fleurs. Je peindrais la chicorée joyeuse d’être arrosée, le persil ornant les rives de sa verdure, et le tortueux concombre se traînant sur l’herbe où son ventre grossit; je n’oublierais ni le narcisse lent à s’épanouir, ni l’acanthe flexible, ni le lierre pâle ni le myrte ami des rivages.» Plus loin, le poète latin décrit cette vision, celle d’un vieil homme cultivant un lopin de terre longtemps abandonné et rétif au socle de la charrue: «Toutefois, au milieu des broussailles, le vieillard avait planté quelques légumes bordés de lys, de verveine et de pavots. Avec ces richesses, il se croyait l’égal des rois.»

Deux visions du monde

Jardin de mots, l’anthologie poursuit sa promenade à travers les siècles, du jardin médiéval au jardin humaniste; du jardin baroque au jardin des Lumières, jusqu’au point d’orgue du parcours, les jardins modernes.

Arrêtons-nous sur une métamorphose parmi les plus frappantes de cette longue histoire, le passage du jardin baroque au jardin paysager. Sous ces appellations, deux visions du monde se sont succédé. Le siècle baroque est celui des grandes mutations. Le Nouveau monde fait son entrée sur les cartes. La rotation de la terre sur elle-même et autour du soleil déplace les curseurs de la pensée. «Métamorphose, instabilité et illusion dominent la pensée baroque et se retrouvent dans ce cosmos en miniature qu’est le jardin», résume Estelle Plaisant Soler. La grande référence de cette période en matière de jardin est l’histoire de la fée Armide et du chevalier Renaud imaginée, à la fin du XVIe siècle, par Le Tasse dans son poème épique «La Jérusalem délivrée». La fée Armide ensorcelle les croisés venus délivrés Jérusalem. Situé lors de la première croisade, le poème décrit les jardins et le palais merveilleux de la fée qui tombe amoureuse de son ennemi, le chevalier Renaud.

Goût du merveilleux

Le succès de cette histoire est immense et inspire compositeurs et peintres. Quand Madame de Sévigné découvre à Clagny les jardins que Louis XIV a fait aménager pour sa favorite Madame de Montespan, elle s’exclame: «Ce sont les jardins d’Armide!» Ce goût du merveilleux transforme l’artisan jardinier en artiste. Maître en illusion et en coups de théâtre, il souligne les artifices. En démiurge, Louis XIV fait de cet apprivoisement de la nature un outil politique. Dans un monde en pleine mutation, les allées au cordeau et les tailles au millimètre font du jardin un havre de stabilité.

Jardin, symbole de liberté

Les Lumières, au siècle suivant, rangent le cordeau au placard. Le Nôtre passe de mode. Le jardin à la française et ses parterres de fleurs en forme de tapisserie sont remplacés par les jardins à l’anglaise qui se fondent dans le paysage. Il s’agit de rendre l’intervention humaine aussi peu visible que possible. Illusion ici encore mais pour faire croire à l’œuvre de la nature. C’est jusqu’à la fameuse clôture du jardin qui doit s’estomper et laisser la place à un simple cours d’eau ou à un sentier. La rigueur du jardin français devient l’image du pouvoir absolu de l’Ancien Régime et le jardin paysager, à l’inverse, un symbole de liberté.

Celui qui a chanté le ravissement procuré par cette liberté végétale, tout en révélant les astuces et artifices mis en œuvre par les jardiniers pour faire croire à une merveille naturelle, c’est évidemment Jean-Jacques Rousseau dans La Nouvelle Héloïse et sa description du jardin de Julie à Clarens. Tout jardin est une utopie.

 A lire:

Estelle Plaisant Soler, « Jardins, une anthologie», Citadelle & Mazenod, 288 pages

A voir:

Exposition «Jardins», Grand Palais, Paris, du 20 mars au 24 juillet 2017.