Joseph O'Connor. L'Etoile des mers. Trad. de Pierrick Masquart, Gérard Meudal et Marie-Thérèse Carton-Piéron. 10-18, 570 p.

Joseph O'Connor. Redemption Falls. Trad. de Carine Chichereau. Phébus, 572 p.

A 15 ans, Joseph O'Connor dévorait L'Attrape-cœurs et recopiait sur un cahier d'écolier des passages entiers de John McGahern. Il les trafiquait un peu, les accommodait à sa propre sauce, et cette alchimie fit de lui un écrivain. Qui sut, par la suite, abandonner ses piratages pour trouver sa voix, l'une des plus inspirées de la jeune littérature irlandaise. Son registre favori, c'est le roman historique, mais sans les encaustiques d'usage car le passé ne l'intéresse que s'il permet de comprendre le présent.

C'est ainsi que l'admirable Etoile des mers (qui ressort en 10-18) n'est pas seulement une épopée navale exhumée du lointain XIXe siècle, mais une fresque existentielle dont la morale - «Nous ne savons mûrir qu'en pourrissant» - est assez avisée pour n'avoir pas d'âge. Ce roman empanaché de brumes et d'amertume raconte une histoire à la Dickens, dans des décors fantomatiques. En novembre 1847, un vieux clipper infesté de rats - L'étoile des mers - quitte l'Irlande, affronte l'Atlantique et se dirige vers New York. A son bord, entassés dans les cales fétides, 400 desperados déguenillés que la Grande Famine a chassés de leur pays. Beaucoup mourront pendant la traversée, terrassés par le typhus, tandis qu'une poignée d'aristocrates festoient sur le pont supérieur. Parmi eux, David Merridith, qui rêve de redorer son blason dans le Nouveau Monde. Et qui ignore qu'il va sombrer lui aussi, parce que le diable est à ses trousses: sur le navire, aussi menaçant que les lames qui labourent l'océan, un mystérieux passager cache un poignard sous sa capote dégoulinante... Mêlant intrigue policière et reconstitution historique, ce roman est ficelé comme un nœud de cabestan par un Irlandais qui marche sur les brisées de Conrad pour peindre, d'une même encre, les tempêtes intérieures et le déchaînement des flots.

Les rescapés de cette folle odyssée pourraient très bien être les héros de Redemption Falls, le nouveau roman de Joseph O'Connor. Ses personnages, pour la plupart, sont en effet des émigrés irlandais jetés dans la tourmente de la guerre de Sécession. En débarquant en Amérique, ils ont cru trouver l'eldorado mais ils n'ont pas tardé à être confrontés à l'horreur, celle d'un carnage qui fit 600000 victimes. Le roman commence à la fin de cette guerre, au moment où Eliza Duane Mooney, 17 ans, quitte la Louisiane dévastée pour rechercher son jeune frère Jeremiah, disparu dans la débâcle. Vêtue de lambeaux, Eliza trimballe le baluchon de son âme égarée sur des routes où s'entassent décombres et cadavres. Elle crapahute vers le nord, avale la poussière et la pluie. «Ses pieds dévident la planète sous elle, comme un bagnard dans un manège de discipline. Sinistre sensation: elle fait tourner le monde. Il tient, il résiste, jusqu'au trognon. Et puis lentement il succombe; brisé, il se soumet. Elle marche pour demeurer immobile, pas pour avancer dans une histoire. Elle marche pour que l'histoire s'arrête.»

Mais, chez O'Connor, les histoires ne s'arrêtent jamais. Il a trop de souffle, trop de rage. Tandis qu'Eliza claudique dans ses enfers, tout au nord de l'Amérique, au cœur d'une contrée sauvage qui ressemble au Montana, le général James O'Keeffe se bat avec d'autres démons: ce révolutionnaire irlandais, qui a ferraillé dur pendant la guerre de Sécession, est le gouverneur de Redemption Falls. Gouverneur, oui, mais sans gouvernail: O'Keeffe est un vaisseau fantôme qui menace de faire naufrage. Parce que sa femme, la trop belle Lucia, le damne. Et parce que son mystérieux passé, dans un bagne de Tasmanie, le rattrape peu à peu. Superbe personnage que ce général en déroute dont le destin va croiser celui d'une autre vagabonde, Eliza, qui porte à travers l'Amérique les cicatrices de ses pieds blessés...

Brassant archives d'époque, ballades, témoignages et articles de journaux, Redemption Falls raconte aussi comment une société tente de se reconstruire après une guerre. Et O'Connor pose cette question universelle, qui vaut pour l'Amérique du XIXe siècle mais aussi pour l'Irak ou l'Afghanistan d'aujourd'hui: sur les champs de bataille encore fumants d'horreur, peut-on semer les graines d'une espérance qui, demain, aura la couleur de la rédemption?