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Les tourments et les espoirs de l’art allemand

Le Musée d’art moderne de la Ville de Paris reçoit 127 œuvres du galeriste Michael Werner et présente un grand panorama de sa collection

«Il le dit lui-même, il préfère acheter et n’aime pas vendre, mais il faut bien vivre», écrit le spécialiste des XVIIe et XVIIIe siècles français, l’ancien président du Musée du Louvre, Pierre Rosenberg, à propos d’un des plus grands marchands d’art et collectionneurs du monde, l’Allemand Michael Werner dans le catalogue de l’exposition que consacre le Musée d’art moderne de la Ville de Paris à sa collection. Pas loin de 900 peintures, sculptures, dessins et installations, dont quelques-uns font partie des 127 œuvres qu’il vient de donner au musée.

Michael Werner, 74 ans cette année, ouvre sa première galerie à Berlin en 1963 – il y présente Baselitz. Il s’installe à Cologne en 1968, à New York en 1990, à Londres en 2012. Il est de toutes les grandes foires, notamment Art Basel. Il a exposé très tôt Baselitz, Kiefer, Polke, Lupertz, Penck ou Immendorff qui ont rendu l’Allemagne à la peinture et à la sculpture. Il s’est intéressé aux œuvres tardives de Picabia quand il était recommandé de s’en désintéresser, et aux membres du groupe Fluxus Joseph Beuys ou Robert Filliou avant qu’ils soient l’objet d’un culte. Il a présenté une exposition d’Eugène Leroy, l’un des plus grands peintres de la deuxième partie du XXe siècle, en 1983, alors qu’il était presque inconnu.

Michael Werner est un personnage central du monde de l’art. C’est aussi un homme en marge, qui n’a jamais dévié de l’idée qu’il se fait de l’art, de sa foi dans la peinture et la sculpture, ces modes d’expression aussi anciens que l’humanité. Il est tout le contraire d’un marchand cupide, bien qu’il soit riche. Tout le contraire d’un acheteur-spéculateur, bien que la plupart des artistes de sa collection battent des records de prix. Il appartient à ces amateurs qui ne sont ni héritiers, ni industriels, ni financiers et qui deviennent galeristes pour assouvir leur passion collectionneuse avant de la confier au public.

Le musée parisien possède un patrimoine qui illustre l’histoire de l’art du XXe siècle et la période qui suit la Deuxième Guerre mondiale, à l’époque où Paris était encore la métropole culturelle planétaire. Au début des années 1960, une visite de ce musée «a profondément modifié ma compréhension et mon rapport à l’art», dit Michael Werner. Il y découvre les tableaux de Jean Fautrier qui le bouleversent. Il a sans doute choisi ce musée pour une donation exceptionnelle par son ampleur à cause des affinités électives. Mais aussi parce qu’il entretient des relations tendues avec beaucoup d’institutions de son pays. C’est pourtant la renaissance de l’art allemand, et même la redéfinition de cet art après la catastrophe du nazisme et de la guerre qui sont le cœur de sa collection et deviennent, grâce à lui, l’un des accents du Musée d’art moderne de la Ville de Paris.

Car, même si l’exposition présente des toiles des Français Picabia ou Leroy, du Danois Per Kirkeby ou des œuvres toujours étranges du Belge Marcel Broodthaers, c’est bien de l’Allemagne qu’il s’agit, de son histoire et de ses tourments. La raison des Lumières, l’énergie du romantisme ou l’espérance tragique de l’expressionnisme se sont brisés contre la férocité nazie et ses prétentions culturelles. En 1937, l’exposition L’art dégénéré, que les nazis opposent au vrai «art allemand», regroupe tout ce que l’Allemagne a apporté à l’histoire depuis le début du siècle pour le livrer à l’opprobre et à la destruction.

C’est une faille qui reste ouverte à l’issue du conflit et le restera pour des années encore. La collection de Michael Werner montre la profondeur de cette blessure, l’effort d’une génération d’artistes, nés comme le collectionneur à l’orée de la guerre, pour renouer avec ce passé un moment récusé (que représentent dans l’exposition les œuvres du sculpteur Wilhelm ­Lehmbruck, suicidé à l’âge de 38 ans en 1919, peu après la première grande tuerie du XXe siècle), pour comprendre ce qui s’est passé et tenter d’y apporter le fragile remède de l’art.

La collection Michael Werner. Musée d’art moderne de la Ville de Paris, 11, avenue du Président-Wilson, 75016 Paris. Tlj sauf lu 10-18h (je 10-22-h). www.mam.paris.fr. Jusqu’au 3 mars.

Il est de ces amateurs qui deviennent galeristes pour assouvir leur passion

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