Sandor Marai. Mémoires de Hongrie. Trad. de Georges Kassai et Zéno Bianu. Albin Michel, 425 p.

Comme tant d'autres écrivains d'Europe centrale, Sandor Marai (1900-1989) fut brisé par l'Histoire lorsque les Soviets firent main basse sur la Hongrie, le contraignant à vivre un long exil intérieur dans ce pays où, quelques années auparavant, il était adulé. Ainsi passa-t-il de la gloire à l'oubli, sous l'étouffoir communiste, jusqu'à son départ pour l'Amérique en 1948. Son œuvre? Un doux parfum de Mitteleuropa. Marai, c'est la littérature en manteau de vison, l'élégance proustienne d'une aristocratie de l'esprit. On le redécouvre peu à peu, et la musique qui berce ses livres n'a rien perdu de sa nostalgie, ni de sa tendre ironie. Avec ces Mémoires de Hongrie (Föld, Föld!), l'auteur des Braises change totalement de registre, en passant du roman au témoignage: il raconte son calvaire pendant les quatre années terribles où il dut subir la férule soviétique avant de s'exiler.

Tout commence dans son appartement feutré de Budapest, le 18 mars 1944. Avec quelques amis, devant les 6000 livres de sa somptueuse bibliothèque, Marai est en train de dîner lorsqu'il apprend que la Gestapo vient de débarquer dans la capitale. Pour cet antinazi, c'est un drame. Quelques mois plus tard, alors qu'il s'est réfugié à la campagne, il assiste à une seconde tragédie nationale: sur les boucles du Danube, les canons de Staline crachent le feu…

Peu à peu, les Allemands vont abandonner Budapest, qui sera sauvagement pillée par les troupes bolcheviques. «Les anciens maîtres étaient partis, les nouveaux les avaient relayés mais le peuple, lui, restait soumis comme avant», ironise Marai qui, en ethnographe minutieux, décrit les exactions des nouveaux envahisseurs en se souvenant de ces mots de Stendhal: «Les Russes sont un océan de barbarie puante.»

Mais l'écrivain tient bon. Il observe cette marée d'uniformes où se mêlent Tartares, Mongols, Cosaques, cavaliers kirghiz et trappeurs sibériens: l'Armée rouge est un condensé d'humanité assez grotesque, avec ses fanfarons, ses ivrognes, ses hussards toujours imprévisibles, ses trafiquants, ses pseudo-intellectuels qui vénèrent Gorki mais considèrent Dostoïevski comme un dangereux conspirateur. En quelques semaines, les soldats déferlent, saccagent le pays, volent, démolissent, confisquent les troupeaux, tandis que la maison de Marai est transformée en atelier, pour réparer les tanks et les avions qui s'entassent dans le jardin. Un vrai cirque, une razzia diabolique dont le père Ubu fut le monstrueux metteur en scène. «Dépouillé par la révolution de tous ses biens, poursuit Marai, le Russe était si pauvre, après trente années de privations et de travaux forcés, qu'une fois lancé sur les routes du monde occidental il se jeta avec la plus grande avidité sur tout ce qui lui tombait sous la main.»

Mais il y aura aussi la terreur idéologique, le laminage des cerveaux, les persécutions et les trahisons, lorsque Marai retournera à Budapest, en mars 1945. La ville n'est plus qu'un champ de ruines. Son appartement et sa bibliothèque ont été détruits par les bombardements. Il ne lui reste que quelques vestiges du passé, amoncelés sur une brouette… Dans un logis improvisé, il vivra alors avec sa famille un long couvre-feu, un thermidor sinistre où s'illustreront des potentats d'opérette, «au nom de cette immense escroquerie appelée communisme». Clandestin, «ennemi de classe», le Hongrois songe à s'enfuir, voyage en Suisse, en France, en Italie, et revient dans son pays. Jusqu'à ce que les procès staliniens, en 1948, le poussent vers la Californie où il se suicidera quarante et un ans plus tard, juste avant l'effondrement de l'URSS.

A la fin de ces Mémoires, il évoque son départ de Budapest, à bord de l'Alberg-Express: «La nuit était calme, se souvient-il, le train s'ébranla sans bruit et nous poursuivîmes notre voyage vers un monde où personne ne nous attendait. Pour la première fois de ma vie, j'éprouvai un terrible sentiment d'angoisse. Je venais de comprendre que j'étais libre.» Son livre est un document précieux. Pour revivre de l'intérieur, au jour le jour, les tourments de la Hongrie soviétisée. Et pour savoir comment la barbarie peut museler un peuple, et contraindre un écrivain à s'exiler.