Lorsqu'une expérience artistique collective s'achève sur un triomphe, l'événement peut prendre la forme d'un couteau à double tranchant. Il y a le soulagement de terminer une aventure sur des notes positives. Il y a aussi la frustration des acteurs face à l'impossibilité de rééditer, voire de prolonger à l'infini leur l'exploit. La fête qui a clôturé la tournée de l'Orchestre de la Suisse romande en terre allemande en est la parfaite illustration. Le restaurant qui accueille les musiciens après le dernier concert donné à Francfort entremêle une ambiance vaguement cosy et des éléments qui rappellent l'esthétique alpestre, avec ses poutres en bois et ses rideaux rouges aux fenêtres. Des lieux qui vont être envahis par l'exubérance et l'euphorie d'un orchestre dont le besoin de libérer les tensions accumulées durant les trois jours de tournée atteint une densité palpable.

Cette joie a ses raisons d'être. Pour la première fois, en effet, l'OSR a complètement rempli la salle dans laquelle il s'est produit. Les étapes de Berlin et de Munich, bien que couronnées par un accueil favorable du public, avaient mis en évidence un grand nombre de sièges vides, ce qui n'était pas allé sans répercussion sur le moral des troupes. Si pour la capitale allemande le fait était attendu, tant les événements proposés y sont pléthoriques (la ville compte pas moins de huit orchestres dont la moitié fait dans l'excellence), la maigre affluence de Munich en avait surpris plus d'un.

Mais ce fut une autre ambiance dans la grande salle de l'Alte Opera de Francfort, avec ses 2450 places entièrement occupées et enchâssées dans un cadre architectural époustouflant. L'enveloppe est celle d'un bâtiment d'opéra érigé au cours du XIXe siècle, avec ses formes monolithiques et sa taille monumentale. Mais les structures internes plongent le spectateur dans la modernité: design soigné dans les foyers et salle de concert ample et aérée. Et le public des grands jours a probablement joué des tours à la soliste Julia Fischer, qui, visiblement crispée, a livré une interprétation moins convaincante. Le premier mouvement du Concerto pour violon en si mineur d'Elgar a été entaché par quelques décalages rythmiques avec l'orchestre et par de nombreuses petites ratures dans les intonations. Cela n'altère pas les immenses qualités de la violoniste et, surtout, n'a pas influencé un orchestre qui termine sa tournée sur une prestation remarquable.