théâtre

La tournette ne fait pas le vertige

Benjamin Knobil propose une version trop systématique et répétitive de «Crime et Châtiment» pour rendre toute la tension et le vaste questionnement du roman

Au théâtre, on appelle tournette un mécanisme rotatif permettant de changer rapidement de décor. Une sorte de camembert partagé en deux ou trois parties qui présente un nouveau visuel en tournant sur lui-même rapidement. Parfois, la tournette s’emballe et, jouant à la toupie tel un manège en folie, offre un instant de vertige aux spectateurs. Cet effet a lieu dans la version de Crime et Châtiment que propose Benjamin Knobil au Théâtre du Grütli après La Grange de Dorigny, à Lausanne. Et oui, on chavire un peu lors de ce tourniquet endiablé qui traduit la fièvre de Raskolnikov, le héros de Dostoïevski harcelé par sa culpabilité après avoir tué une vieille usurière et sa sœur demeurée.

Mais c’est malheureusement le seul moment de vertige d’une création qui souffre, sinon, d’un cruel manque de rythme et d’originalité. Des faiblesses que le jeu appuyé, voire caricatural, ne vient pas masquer. Tourner et grimacer n’est pas jouer…

On se réjouissait pourtant de découvrir ce travail. Pour deux raisons. Déjà, parce que Benjamin Knobil, qui a de jolies réalisations derrière lui (Victor ou les enfants au pouvoir, Truismes ou Boulettes) chérit ce roman de Dostoïevski depuis vingt ans. On imaginait que son regard sur cette fresque morale questionnant la frontière entre le bien et le mal serait personnel, nourri de son propre cheminement.

La distribution également promettait. Dans ce spectacle, Romain Lagarde, acteur de talent et fidèle partenaire de Knobil, côtoie Yvette Théraulaz, star romande qu’on ne présente pas. Les retrouver était une fête. Mais voilà. Peut-être Benjamin Knobil a-t-il voulu trop raconter le roman qu’il a lui-même adapté? Ou peut-être a-t-il tremblé devant ce monument de la littérature russe qui fut un choc lorsqu’il l’a rencontré?

Le fait est que les séquences, courtes et avortées, se suivent avec une telle systématique dans la cadence et le traitement qu’on tombe très vite dans un ronronnement. De plus, Frank Michaux, qui interprète Raskolnikov, est d’entrée au comble de l’exaltation, offrant peu de progression à ce personnage en proie à ses démons. Enfin, les autres comédiens adoptent un jeu mélodramatique et emphatique, alors que le mode de narration retenu par le metteur en scène passionné de cinéma est linéaire et réaliste… Autant de choix (ou de non-choix?) qui brouillent la lecture et désamorcent la tension. Du coup, on sort lessivé de ce spectacle qui tourne comme une machine à laver avec la confirmation que la tournette seule ne crée pas le vertige. Crime et Châtiment, jusqu’au 24 nov., au Théâtre du Grütli, Genève, 022 888 44 88, www.grutli.ch

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