Toute cette semaine, «Le Temps» s’est intéressé aux transfuges de toute espèce. Où l’on se rend compte que le traître n’est pas toujours celui qu’on croit. Episodes précédents:

«On dit de Müller qu’il est malade, mais il ne nous a pas été possible de confirmer qu’il souffre d’un cancer, comme le dit la rumeur. Toutefois, il y a peu de chances qu’il retourne de sitôt en service actif: qu’il soit malade ou en bonne santé, il devra rester dans l’ombre jusqu’à ce que les problèmes du SED soient réglés […] Et quoi qu’il en soit, la mise sur pied d’une Armée rouge allemande requerra des hommes plus jeunes.»

Déclassifié le 5 août 2003, ce rapport de la CIA a été émis en décembre 1951. La guerre froide prend alors de l’ampleur, et les services américains sont à la recherche de tout ce qui peut servir le camp occidental: informations, collaborations, défections. A la lisière du rideau de fer, un homme va particulièrement les intéresser: Vincenz Müller.

Il est né en 1894 en Bavière, à Aichach, plus précisément. Sa famille le destinait à la prêtrise ou à la médecine, il choisira la vie militaire. La Première Guerre mondiale le verra se battre pour le Kaiser, entre autres en Turquie – il en ramènera le paludisme, le typhus, et un grade de lieutenant. Sous la République de Weimar, il sert dans la Reichswehr et gravit les échelons jusqu’à intégrer l’état-major du général von Schleicher. En 1933, Hitler prend le pouvoir. En 1934, les nazis font assassiner von Schleicher. Müller, lui, intègre la Wehrmacht et galonne progressivement: colonel, puis général.

Un engagement qui se fissure

Au moment où la Seconde Guerre mondiale éclate, Müller, à qui l’on reconnaît de grands talents d’organisateur, a préparé un grand nombre d’unités au combat. Il sera également impliqué dans la conception de l’opération Tannenbaum. Un nom qui paraît bien sympathique, mais qui doit nous interpeller, puisqu’il s’agissait là du projet d’invasion de la Suisse par l’Allemagne – un plan qui, on a pu s’en rendre compte, n’a jamais été mis à exécution par le Führer.

En 1941, Hitler lance l’opération Barbarossa: les Allemands partent à l’assaut de l’Union soviétique. Vincenz Müller, qui dirigera entre autres la IVe armée allemande, se bat avec ses hommes sur le front de l’Est. C’est là, à en croire certaines sources (et par exemple Ernst Jünger, qui fut l’un de ses subordonnés), que son engagement semble se fissurer. «J’ai toujours été un militaire», répétera Müller toute sa vie durant, comme un mantra; or, les atrocités commises par l’appareil répressif nazi, comme celles qu’il a vu perpétrées par le SD (le Sicherheitsdienst) après la prise de Kiev, collent mal avec ce qu’il estime être l’éthique du soldat. C’est du moins ce qu’il prétend: d’autres sources pointent en effet sa responsabilité (ou tout du moins sa capacité à fermer les yeux) dans l’assassinat de 1300 juifs, en 1941, à Artemovsk, dans l’est de l’Ukraine.

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En 1944, l’armée allemande est en pleine débandade. Le front de l’Est est perdu, Müller et ses hommes se rendent aux Soviétiques. Comme les empereurs romains lorsqu’ils célébraient un triomphe, Staline fait défiler les vaincus dans Moscou – le feldgrau se dilue dans la place Rouge. Pour le général Müller, la prochaine étape s’appelle Krasnogorsk.

Dans ce camp de prisonniers situé à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Moscou, Vincenz Müller poursuit sa mutation. Très vite, il adhère au Nationalkomitee Freies Deutschland (NKFD), et se déclare désormais, à la grande surprise de beaucoup de ses compatriotes, communiste convaincu: «Nous avons été trahis, dit-il à ses codétenus, surtout depuis qu’Hitler a lancé cette guerre insensée contre la Russie. Nous devons renverser ce désastreux système national-socialiste et faire un premier pas vers un avenir meilleur.»

Condamné à mort par le régime nazi

A Berlin, le régime nazi aux abois condamne, par contumace, le général Müller à mort. A Moscou, on est davantage séduit par cette conversion. Libéré en 1948, Vincenz Müller sera envoyé un an plus tard dans la toute jeune République démocratique d’Allemagne (RDA). Entre-temps, il est entré au NDPD – Nationaldemokratische Partei Deutschlands, une petite formation prétendument libérale, mais en fait inféodée au SED, le parti communiste est-allemand. C’est néanmoins sous cette couleur qu’il accédera au poste de vice-président de la Volkskammer, le parlement de la RDA.

En 1952 (et cela, la CIA ne l’avait peut-être pas vu venir), on lui confie une nouvelle mission: mettre sur pied ce qui deviendra la Nationale Volksarmee (NVA), l’armée d’Allemagne de l’Est. Ses talents de formateur, exercés dans la Wehrmacht, lui ont servi: Vincenz Müller est à nouveau général – mais il est passé (c’est d’ailleurs le titre de la biographie que l’historien Peter Joachim Lapp lui avait consacrée en 2003) d’Hitler à Ulbricht (le premier dirigeant de la RDA). La NVA est officiellement fondée en 1956, un an après la Bundeswehr ouest-allemande.

«J’ai toujours été un militaire», répétait donc Vincenz Müller. Il disait aussi: «J’ai toujours été un Allemand.» C’est un partisan de la réunification du pays; il pense qu’elle viendra de l’Est mais, dès les années 50, il multiplie les contacts avec l’Ouest, et en particulier avec Fritz Schäffer, qui fut ministre des Finances, puis de la Justice, dans les gouvernements successifs du chancelier Adenauer. Les deux hommes se rencontrent à Berlin-Est. Sans succès.

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Ce sera même, pour Müller, le début de la fin. Ses contacts avec l’Ouest attirent l’attention des services secrets occidentaux et, par voie de conséquence, celle de la Stasi. En 1958, il se retire de la vie publique. En 1960, il est hospitalisé – pour schizophrénie, paraît-il. En 1961, Vincenz Müller meurt en tombant inopinément de son balcon – au moment où, disent certaines rumeurs, une voiture de police s’arrêtait devant son immeuble.

Les historiens qui se sont intéressés au cas de Vincenz Müller ont beaucoup souligné l’opportunisme dont il a fait preuve tout au long de sa carrière. On dira même que Müller, pour avoir réussi à «toujours être un militaire» sous l’empire, Weimar, le IIIe Reich puis la RDA, a su étendre cette notion jusqu’au contorsionnisme.