Collectif. Lévi-Strauss. Cahiers de l'Herne No 82, 482 p.

En 1933, un critique de 25 ans écrit un papier sur Le Voyage au bout de la nuit de Céline dans L'Etudiant socialiste. C'était la jeunesse militante de Claude Lévi-Strauss! Cet article est repris avec cinq autres textes peu connus – dont un de 1993, très intéressant sur le cannibalisme et la vache folle – dans le volumineux Cahier de l'Herne consacré à l'auteur de Tristes Tropiques. Chronologique et thématique à la fois, le faisceau d'études qui compose ce recueil dépasse le cadre de l'hommage, même s'ils sont nombreux, les ethnologues, à payer ici leur dette. Il constitue surtout un tableau du développement du structuralisme dans les sciences humaines à partir de la rencontre entre le linguiste Roman Jakobson et Lévi-Strauss à New York pendant la guerre. L'étude fondatrice que les deux savants austères firent des Chats de Baudelaire est également reproduite ici, hantée par d'amusants croquis de félins amicaux.

La carrière de l'ethnologue est retracée pas à pas, du Brésil des années 30, en passant par l'Amérique du Nord, le Japon, la Chine, jusqu'au Laboratoire d'anthropologie sociale et au Collège de France où s'élaborèrent les grandes constructions d'où sont issus les Mythologiques. On a reproché à Lévi-Strauss une «extrême intellectualité découplée du réel», rappelle Françoise Héritier. Elle, qui collabora étroitement avec lui, montre qu'il y a «un avenir pour le structuralisme». Une méthode largement critiquée aujourd'hui mais qui a montré qu'«il n'y a pas de fait social, de récit ou même d'événement qui ne soit passible d'une analyse révélant une armature logique qui en rend le sens compréhensible et permet la comparaison».

Ce qui serait déjà une raison suffisante de retourner à La Pensée sauvage, et à Tristes Tropiques, responsable de tant de vocations d'ethnologues, mais surtout magnifique méditation pessimiste, qui restera comme œuvre littéraire.