Culture

Toutes les Amériques en séries télé

Les séries TV américaines émanent désormais de créateurs qui sont contemporains de Barack Obama, voire plus jeunes. Certains remuent le couteau de la fiction dans les plaies nationales, mais la plupart exploitent plutôt le sarcasme.

Aaron Sorkin précède Barack Obama de 57 jours. Le créateur de la série TV A la Maison-Blanche est né le 9 juin 1961. Le politicien, le 4 août. Entre le scénariste issu d'une famille d'intellectuels juifs de New York, formé à la Syracuse University, et le sénateur sorti de Columbia puis Harvard, il y a un parallélisme. Une foi commune dans les institutions de leur pays.

Aaron Sorkin a lancé A la Maison-Blanche (The West Wing) en 1999. Il a contrôlé pendant quatre ans cette série, laquelle a duré au total jusqu'à mai 2006. Il en écrivait tous les épisodes, qui suivent de près l'entourage d'un président démocrate, incarné par Martin Sheen.

L'exception Sorkin

Ce feuilleton brillant a sa part de cynisme - de réalisme, peut-on dire - dans sa façon de décrire la communication politique, les manœuvres de l'équipe présidentielle pour faire passer des lois ou en bloquer. Y compris leurs entourloupes à leur propre parti, si nécessaire. Car il y a une passion chez ces protagonistes, qui fait de la série une étonnante apologie, pourtant lucide, du système politique américain.

Avec son feuilleton, Aaron Sorkin constitue une exception. Dans la fiction télé américaine, on ne trouve guère un tel souffle optimiste et politique à la fois.

Il serait toutefois naïf de penser que ce feuilleton jouerait un rôle dans l'éventuelle élection du sénateur de l'Illinois. Pas plus que le président noir de 24 Heures chrono n'aurait habitué la population à cette idée, idée simplette souvent émise de ce côté de l'Atlantique. Si la fiction était aussi puissante, les Etats-Unis, sous le charme de Star Trek ou d'Au-delà du réel dans les années 1960, seraient devenus la nation la plus pacifique du monde.

Reste qu'A la Maison-Blanche porte haut cette idée très américaine selon laquelle l'institution politique est parfaite, seuls les hommes la salissent, vision répétée à l'envi pendant la campagne électorale qui s'achève.

Brutaliser le pays

Dans les séries TV américaines, ces dernières années, la tendance a plutôt consisté à remuer le couteau de la fiction dans les plaies nationales. Les aînés se montrent les plus rudes, par exemple David Milch (né en 1945) lorsqu'il réécrit la sale genèse de l'Ouest dans Deadwood. Mais certains nouveaux créateurs ne se montrent guère plus tendres. Shawn Ryan (né en 1966), par exemple, qui décrit le délitement social et policier dans une banlieue de Los Angeles à travers The Shield, où les flics reproduisent la brutalité du monde dans lequel ils évoluent, quand ils ne l'aggravent pas par un comportement désespéré. Avec Sur Ecoute (The Wire), David Simon (1960) dresse un état des lieux glaçant de l'Amérique urbaine (nous y reviendrons ici dans quelques jours).

Dans un registre différent, Trey Parker et Matt Stone, même pas 80 ans à eux deux, affichent chaque semaine le dazibao de la bêtise nationale grâce à leur grinçant dessin animé South Park, place du village où une partie des Américains ricane des autres factions de la populace.

Une génération TV

Si les studios et les chaînes de TV restent aux mains de la génération précédente, les scénaristes, ont désormais le même âge que le candidat Obama, voire moins. Ce sont eux qui, après avoir été biberonnés par la TV, polissent le miroir du pays sur petit écran, sous l'éternelle épée de Damoclès de l'audience.

Ils n'ont pas tout chamboulé. La TV américaine a des codes précis, en particulier l'émiettement communautaire. Pour le rire, surtout: on rigole entre groupes. La sitcom afro-américaine forme une institution depuis les années 1970. Né en 1965, Chris Rock en reprend les principes avec brio depuis 2005 dans Tout le monde déteste Chris. Produite par l'actrice d'origine mexicaine Salma Hayek, Uggly Betty brandit le drapeau de ses origines latinos, l'idée venant même de Colombie. Elle touche cependant un public plus large.

La satire plus que l'idéalisme

Alors que Barack Obama soulève des foules et des espoirs, qu'une flambée politique semble embraser les campus, les contemporains du démocrate qui s'emparent de la fiction TV se sentent certainement proches de lui. La question raciale est souvent posée, parfois franchement, même si le milieu ne constitue pas un modèle du genre: parmi les grands feuilletons, seul Grey's Anatomy est dû à Shonda Rhimes, née en 1970, une auteure noire - femme, donc doublement minoritaire.

Mais, de fait, les auteurs de TV ne partagent pas la même passion pour la chose publique que les nouveaux adeptes d'Obama. L'heure est au sarcasme, à la satire privée, dans laquelle les institutions semblent en net reflux. En somme, les scénaristes s'adonnent surtout au jeu de massacre des «hockey moms», les mamans qui vont au match avec leurs fils, dont la colistière républicaine Sarah Palin veut être le parangon. Comment lire autrement les piques constantes sur la misère des femmes conservatrices que Marc Cherry, 46 ans, dissémine dans Desperate Housewives?

Bree Van de Camp, la rousse froide comme l'Alaska, proclame son appartenance républicaine avec autant de franchise qu'elle corsette son existence, incarnation d'une caste figée - voire révolue, interpréteront certains, enflammés par le changement promis.

Des ados conservateurs

Encore plus jeune, Josh Schwartz, 32 ans, avec Gossip Girl, force le trait à propos d'une catégorie d'ados actuels, aussi rigides que leurs aînés, sortes de décérébrés à la langue de vipère. Dans Weeds, créée par Kenji Kohan (1969), l'héroïne, une veuve qui vend de l'herbe pour nourrir son foyer, passe son temps à s'opposer à la caste précédente, toujours dominante. La maman dealeuse établit un improbable lien entre l'Amérique aux barrières blanches et celle des arrière-cours, où vivent ses fournisseurs.

Car il y a encore l'autre Amérique sur petit écran, celle des petites gens très éloignées des banlieues cossues. Un peu «red necks», un peu ploucs, un peu survivants dans un monde de brutes.

Une population invisible

C'est le pays d'Earl (My Name is Earl), petite frappe qui, à la faveur d'un accident de voiture, entreprend de racheter ses fautes. Entraînant son entourage de paumés dans sa réhabilitation, Earl représente celui qu'on ne voit jamais sur écran, hormis chez les frères Coen. L'auteur, Greg Garcia (1970), dessine un pays en rade, où la seule autorité est campée par une police pataude.

Dans un épisode hilarant de la première saison, Earl tente de payer ses arriérés d'impôts. Mais puisqu'il a même disparu des fichiers, l'administration ne veut pas de son argent. Il tente de travailler sur les routes en échange, mais on le refuse car il n'est pas inscrit.

Evocation à peine parodique d'une population qui a cessé d'exister sur le radar de l'Etat. Cette Amérique-là ne votera sans doute pas mardi. Au moins, la fiction pense encore à elle. Et, peut-être, le futur président, aussi.

Toutes les séries évoquées ici ont été diffusées sur les grandes chaînes et sont disponibles en DVD.

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