Voici un très court et furtif objet littéraire non identifié. A garder toujours sur soi ou sa table de nuit en cas de gros blues. Un antidote à la fois cérébral et imagé à la dépression. Un remède à la douleur par la couleur. Une couleur, une seule: le bleu. Salvateur, vraiment? Oui, confesse l’écrivaine californienne Maggie Nelson dans un petit livre azuré de 114 pages indigo et 240 fragments outremer, entre pensées et propositions, tout juste identifiable par la couleur pour laquelle l’auteure dit être tombée folle amoureuse. Transfert salutaire après une inconsolable rupture amoureuse.

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Car sinon, ne cherchez aucune identité ou genre prédéfini: ce n’est ni vraiment un récit, ni un essai philosophique, ni un recueil de poèmes en tant que tels. Ce serait plutôt un nuancier de bleus en prose poétique, mélangé aux tonalités de l’autobiographie et de la théorie critique. Cette hybridation de narration intime et de digressions universelles a semble-t-il trouvé son petit surnom intello: «auto-théorie», selon le mot inventé par Maggie Nelson, nouvelle voix et figure de proue de la non-fiction américaine. Aux Etats-Unis, on la compare volontiers à Joan Didion et Susan Sontag.

Méditation sur l’amour fou

Poétesse, essayiste et critique d’art, neuf livres à son actif, elle avait frappé un gros coup avec Les Argonautes, best-seller sorti en 2015 dans son pays et l’an dernier en France, auto-théorie de sa rencontre et de son histoire d’amour avec Harry Dodge, artiste pluridisciplinaire qui se décrit lui-même comme gender fluid (refus d’un genre définitif). Là aussi, une méditation hybride et poétique sur l’amour fou, où elle questionnait notamment l’identité, le genre, la sexualité, la famille et la maternité, avec toujours en toile de fond une histoire de l’avant-garde et de la philosophie.

Bleuets n’est donc pas fleur bleue du tout, quand bien même Maggie Nelson tombe éperdument amoureuse de ce céleste coloris. Pas de sentimentalisme ni de naïveté, pas d’auto-apitoiement ni de pathos. «J’essaye de parler de ce que signifie le bleu, ou de ce qu’il représente pour moi, en dehors de sa définition.» Les couleurs ont-elles un cœur, un corps, un esprit? Aiment-elles en retour? Les 240 fragments sont autant de méditations nuancées («nuance» est d’ailleurs le mot préféré de l’auteure) sur la perte, l’absence, le désespoir, le deuil, la mélancolie, l’espoir et l’amour.

La magie de Maggie

L’écrivaine, née en 1973 à San Francisco et qui habite aujourd’hui dans une banlieue de Los Angeles, multiplie les références à de grands textes, de Wittgenstein et ses Remarques sur les couleurs à Goethe et son Traité des couleurs, en passant par des citations de Platon, Pascal, Emerson, Thoreau, Mallarmé, Artaud, Duras ou Merleau-Ponty. Son encre bleue ondule sur l’histoire, la philosophie, la littérature, la peinture (Warhol, Klein) et la musique (blues, jazz, Leonard Cohen) puis s’égoutte volontiers dans l’analogie, la parabole ou l’allégorie. «Je rédige ceci à l’encre bleue, de manière à me souvenir que tous les mots, et non pas juste certains, sont écrits sur l’eau.»

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Maggie Nelson n’a ainsi pas son pareil pour rendre assez «cool» un texte savant. C’est là toute son originalité, sa singularité: avec magie, elle brasse intellect et émotion, érudition et intimité, étrangeté et banalité, sagesse et obsession, souffrance et beauté. Elle ne raconte pas d’histoires. Elle dit des mots bleus, confie, pense, approfondit. Elle voit la vie en bleu, perçoit, contemple, fantasme. Sa manière atypique de remuer ciel et océan en littérature. «Le monde a-t-il l’air plus bleu avec des yeux bleus? Sans doute que non, mais je décide de croire que oui (autocélébration).»

Maggie Nelson, Bleuets
Traduit de l’anglais par Céline Leroy
Editions du sous-sol, 114 p.