Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Christiane Taubira fait à nouveau l’éloge des livres dans «Baroque sarabande», en affirmant, avec verve, à quel point ils sont essentiels et irremplaçables dans sa vie. Dans toute vie.
© Lea Crespi

Essai

Toutes les vies de Christiane Taubira

Des Caraïbes au Japon en passant par la Turquie et l’Afrique, l’ancienne garde des Sceaux, en lectrice passionnée, dessine les routes de ses lectures, de ses idées et de ses poèmes

Christiane Taubira a plusieurs vies. Une vie politique – elle fut députée, ministre, candidate à la présidentielle française – et une vie de lectrice fervente. Ses deux vies ne sont pas distinctes: elles s’interpénètrent et se nourrissent l’une et l’autre. Mais lorsque l’une se met en veille, l’autre revient, reprend le dessus.

Les livres nous fouillent, nous éclairent, nous sauvent des naufrages.

Christiane Taubira s’est pour l’instant mise en retrait de la vie politique et Baroque sarabande, qui vient de paraître chez Philippe Rey, témoigne de cette seconde existence, de cette passion gourmande, dévorante même, pour les livres et les mots: «Je chemine avec la littérature», disait-elle au Temps en 2016 dans un entretien en marge de sa venue sous le baobab africain du Salon du livre de Genève.

Baroque sarabande. Ce titre est là parce que c’est bien à une procession d’idées, de réflexions, d’auteurs, d’enthousiasmes, de bonheurs, d’indignations, de combats, d’instants vécus, de routes parcourues, de langues, d’images et de poèmes que donne à lire Christiane Taubira. A sa manière, pleine de pétulance et d’appétence, avec la verve qui habite sa plume, elle chante une fois encore son bonheur d’être au monde avec les livres, avec les langues et les mots.

Nouvel hymne

Elle l’a dit déjà plusieurs fois. Dans Mes météores, son autobiographie, elle se dépeignait comme une «agoulou», une vorace en littérature. Dans Murmures à la jeunesse, son testament politique, elle en appelait à un partage de la poésie et de la littérature, aussi bien pour nourrir les révoltes intimes ou solidaires que pour réenchanter la société et la vie.

Voici donc un nouvel hymne, «car les livres nous réveillent, nous bousculent, nous désolent ou nous réconfortent. Il arrive qu’ils nous confortent simplement. Souvent ils bougent avec nous, nous disent les choses différemment avec les mêmes mots et les mêmes enchaînements à des moments différents de nos vies, ils nous fouillent, nous éclairent, nous sauvent des naufrages.»

Pourquoi suivre Christiane Taubira sur ses sentiers d’encre et de papier qu’elle arpente? Elle qui s’y aventure en lectrice vagabonde, tantôt amoureuse, tantôt furieuse, en colère ou admirative, chevauchant les langues et les formes, mais toujours debout face aux mots des autres. Pourquoi la suivre, elle, plutôt qu’un ou une autre?

Un autre centre du monde

D’abord parce que son livre s’ouvre avec cette citation de Sony Labou Tansi, tirée des Sept solitudes de Lorsa Lopez: «J’exige un autre centre du monde.» S’intéresser aux passions littéraires d’une femme comme Christiane Taubira, c’est se décentrer, quitter l’Europe aux anciens parapets et voir se multiplier les centres du monde. Regarder les livres d’ailleurs. Le français est sa langue, certes. Mais pas seulement, pas tout seul. Et pour une fois, il ne vient pas de Paris. Il est habité, traversé, réinventé. La «masse tranquille de la langue» – pour reprendre la formule d’Edouard Glissant cité par Christiane Taubira – ne sourd pas d’une source unique, mais déborde en mode océanique. Les écrivains des Caraïbes, ceux d’Afrique, ceux du Brésil, d’Amérique latine, d’Amérique du Nord et même les Japonais et les Turcs sont invités, lus, aimés.

La géographie de la Guyane française natale, les autres Guyanes, l’immense Brésil limitrophe, l’espagnol appris comme le portugais, l’histoire, les migrations, l’ascendance, la curiosité, l’engagement, les hasards – comme cette valise pleine de livres trouvée sous un lit dans la maison de l’enfance – sont autant de centres à partir desquels la lectrice, qui raconte ses passions, opère.

Voies nouvelles

Il faut suivre, ensuite, Christiane Taubira pour la forme atypique qu’elle choisit. Baroque sarabande procède par raids successifs. Il y a là des déclarations d’amour, des appels à désobéir, des aphorismes, des étonnements, des histoires personnelles: «Avant d’être langage et d’énoncer, la langue chante»; «Cette expérience universelle est celle d’un monde qui ne fut jamais noir et blanc, ni par phénotype ni par métaphore, quoi qu’on en dît ou prétendit démontrer. L’imposture est démasquée: il ne s’agissait que d’affabuler pour disculper. La traite négrière était un commerce d’êtres humains»; «Comment la littérature parvient-elle à nous transmettre l’intense sensualité de l’instant dans le moment même où elle nous parvient alors qu’elle peut avoir été écrite plusieurs siècles plus tôt»?; «Il y a une ineffable saveur à ne pas suivre, à se hasarder dans des chemins de traverse, à défricher des voies nouvelles.» Aux femmes, elle dit: «Redresser la tête, corser l’esprit, bien se camper dans le paysage et, face à celles et ceux qui se prennent pour les maîtres de votre monde et prétendent en tracer l’horizon, articuler comme Diogène répliquant à Alexandre le Grand: «Ôte-toi de mon soleil.»

Entretenir le feu

Autre raison de la suivre, Christiane Taubira offre les perles de citations glanées au fil d’une vie: ces «mots de sang frais, des mots qui sont des raz de marée» d’Aimé Césaire. Ou de Rainer Maria Rilke: «L’art n’a rien fait sinon nous montrer le trouble dans lequel nous sommes la plupart du temps. Il nous a inquiétés, au lieu de nous rendre silencieux et calmes.» «Une fois tous les bruits se rencontrèrent/Tous les bruits du monde/Dans un seul endroit/Et je m’y trouvais/Puisqu’ils se rencontrèrent dans ma maison», dit la parole amérindienne qu’elle choisit. «On prend d’assaut la prison du langage/Pour libérer les mots proscrits/Et autour des rêves menacés par les fauves/On entretient le feu», écrit le Marocain Abdellatif Laâbi.

Et tout cela pour quoi, toutes ces lectures pour aller où? Pour «entretenir le feu. Contre l’adversité, contre les interdits, contre la violence qui semble gratuite mais dessert un dessein, celui d’un ordre social où les places sont attribuées. Ne pas obéir. Ne se laisser ni asservir ni accabler», note cette lectrice combattante, dont les engagements sont encore un appel à la lire.

Lire aussi:  Les poètes de Christiane Taubira

Baroque sarabande est un livre mouvant, divaguant parfois. Et pourtant, il raconte une histoire solide, sur laquelle on peut bâtir une vie, celle du compagnonnage avec l’écrit. Les livres sont des amis sûrs, si l’un vous déplaît, un autre viendra vous combler. «Quoi que vous cherchiez à savoir ou à ressentir, à comprendre ou à percevoir, à saisir ou à entrevoir, quelque part un livre répond à votre quête, fût-ce pour vous ouvrir à son inanité.»


Christiane Taubira, «Baroque sarabande», Philippe Rey, 180 p.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Comment faire peur au cinéma?

Du «Voyage sur la Lune» à «La nonne» en passant par le «Projet blair witch»: comment le film d'épouvante est-il né et comment ses codes ont-ils évolué au fil du temps? Décryptage en images

Comment faire peur au cinéma?

n/a