Charles Lewinsky. «Melnitz». trad. de Léa Marcou. Grasset. 779 p.

«Après sa mort, il revenait. Toujours.» Ainsi commence Melnitz, un soir de deuil, dans une famille juive d'Endingen, en Argovie, l'une des deux communes, avec Lengnau, où les juifs bannis des villes de Suisse depuis le XVe siècle, avaient l'autorisation de s'installer. De l'oncle Melnitz vivant, le lecteur ne saura pas grand-chose. Mais mort, c'est un drôle de type. Pour l'instant, la famille Meijer est en deuil. Il y a Salomon, le père, un marchand de bestiaux, un notable, qui court la région avec sa redingote noire et sa canne. Il y a Golda, son épouse, une petite bonne femme qui a beaucoup grossi depuis que Salomon l'a épousée. Mimi, la première fille de Golda et Salomon, leur fille unique parce que l'accouchement ne s'est pas bien passé. Et Hannele, la deuxième fille des Meijer, pas tout à fait leur fille puisque Salomon l'a ramenée d'une de ses expéditions, «point la fille de la maison, mais pas non plus une servante», écrit l'auteur, Charles Lewinsky. Hannele sera la femme forte de cette saga commencée en 1871, au moment de la défaite française contre l'Allemagne, trois ans avant l'émancipation de toutes les communautés religieuses par la Constitution de 1874. On veille le mort. On mange aussi. Et soudain, quelqu'un frappe à la porte.

Avec Melnitz, avec ses personnages complexes, attachants, tout agités par le désir de vivre, par les rêves d'amour et d'harmonie, souvent déçus, avec son attention dépourvue de jugement qui permet au lecteur de traverser ce gros livre en douceur, Charles Lewinsky révèle un pan méconnu de l'histoire de notre pays, celui des communautés juives de Suisse, de leur vie dans les petites communes d'Endingen et de Lengnau. De leur installation plus tard dans les villes - les Meijer iront à Baden et à Zurich. De leur intégration plus ou moins facile dans un pays qui ne vit pas autrement que le reste de l'Europe, à cette époque où l'antisémitisme est encore une tradition dont personne ne voit en quoi elle pose problème, pas même certains des juifs eux-mêmes qui semblent s'en être accommodés (après des siècles et des siècles, on s'habitue) et adoptent, pour continuer à vivre en bonne intelligence avec des voisins pas toujours indulgents, des stratégies et des attitudes qui déchirent parfois les familles.

Charles Lewinsky, 62 ans, vit à Zurich et en France, pas loin de Besançon, au bord de la Saône, où il revient, dit-il, au printemps, planter les légumes de son jardin, et repart à l'automne avec les hirondelles. Il a longtemps travaillé en Allemagne dans le théâtre, comme metteur en scène et dramaturge. Puis en Suisse, à la télévision alémanique, où il fut responsable du département des variétés avant de ne se consacrer qu'à l'écriture, «des choses dont on avait besoin, des choses que l'on pouvait vendre», dit-il, et où il est devenu un spécialiste des sitcoms. «J'avais ma famille à nourrir; à côté je m'occupais de mes activités littéraires et, lentement, la partie littéraire s'est développée et la partie commerciale a diminué.» Charles Lewinsky a publié de nombreux livres. Melnitz est le premier d'entre eux qui est traduit en français.

C'est donc un soir de deuil chez les Meijer, mais cela n'empêche pas de passer à table. Hannele sert. Mimi arrive «avec un trottinement théâtral censé montrer à quel point elle se hâtait». Mimi aime les jolis vêtements et les mots recherchés. Hannele est sobre et efficace. C'est alors qu'on frappe à la porte et qu'entre un étranger surmonté d'un gros pansement de gaze blanc sale «enroulé autour de sa tête par une main inexperte» (il en tombera des pièces qu'il a cachées dans ce postiche pour les soustraire aux voleurs). Il se présente: «Je suis Janki.» Il porte encore une veste d'uniforme que les Meijer ne peuvent identifier. On l'invite à s'asseoir et il mange - «comme il travaillait des mandibules». Janki est un vague cousin des Meijer. Il fait partie de ces soldats qui ont franchi la frontière suisse après la défaite française, et parle le yiddish d'Alsace. Il va rester. Il s'invente une histoire héroïque survenue pendant la bataille de Sedan à laquelle il n'a jamais participé. Il ment sans méchanceté, séduit tout le monde, sauf peut-être le père Salomon qui a l'habitude de jauger d'un coup d'œil la valeur d'un joli bestiau. Pas loin de chez les Meijer habitent les Pomeranz, bouchers de leur état, et leur fils Pin'has, fin, rêveur et croyant. Des personnages, des «caractères», dit Charles Lewinsky dans le langage anglo-saxon de la télévision, qui vont se heurter, s'aimer, s'engager dans des directions différentes tout en restant destins liés de 1871 jusqu'en 1945.

Hannele épousera Janki dont elle aura trois enfants. François, qui créera de grands magasins mais se heurtera aux préjugés de la bourgeoisie zurichoise bien qu'il se soit converti. Hinda, une forte tête qui épousera Zalman Kamionker, un syndicaliste aux idées claires. Et Arthur, un hésitant, un sensible qui deviendra médecin. Les générations se succèdent. Les vies se nouent et les espoirs demeurent. Charles Lewinsky cite Jeremias Gotthelf, ses personnages dont la vie campe, à elle seule, celle d'un lieu, de ses habitants. On pense aussi à Gottfried Keller. Charles Lewinsky dit n'avoir pas voulu écrire un roman juif, mais un roman suisse, comme les leurs. Et il y a réussi. Car c'est bien de la Suisse qu'il s'agit, de son histoire, de la manière dont sa diversité parvient à vivre ensemble, de ses difficultés aussi, parfois de ses abandons, alors que le monde devient fou, qu'il transforme les vieux préjugés en désastre grâce à la puissance de la technique et de l'industrie.

En Allemagne, où son livre a été bien accueilli, on a cependant reproché à Charles Lewinsky de ne pas avoir suffisamment parlé de la Deuxième Guerre mondiale. C'est pourtant l'une des forces de Melnitz de dire l'histoire sans passer sur ces chemins tant de fois empruntés par d'autres, d'évoquer la tragédie d'un siècle sans faire jouer les mirlitons, et de rendre universels des destins qui auraient pu n'être que particuliers. A chaque espoir, son antidote. Quand les personnages de ce livre croient qu'ils ont enfin trouvé le bonheur et l'harmonie, l'oncle Melnitz revient, ou son fantôme, qui avertit que rien n'est résolu, que la menace demeure, qu'il ne faut pas s'endormir dans un lit de plumes et oublier ce qui gronde partout, ailleurs, ici, tout près. Cette description acidulée de la Suisse, des mouvements fascistes qui y ont existé dans les années 1930, des croyances qui se combattent, des lâchetés, n'est pas dépourvue de tendresse. C'est chez nous que ces choses se passaient et qu'elles pourraient se passer encore. Un pays où une flamme demeure dans chaque être, pour le pire et pour le meilleur.