La théorie des six degrés de séparation assure que tout être humain peut être rattaché à n’importe quel autre par la liaison de cinq individus. Il existe aussi une chaîne des livres. Olivier Rolin a écrit Le Météorologue parce qu’il est tombé sur un album de correspondance entre un père et sa fille en voulant raconter l’histoire d’une bibliothèque égarée. Solovki, la bibliothèque perdue a été publié en novembre au Bec en l’air. L’ouvrage met en scène les photographies de Jean-Luc Bertini, actuellement exposées dans la bibliothèque de la Fondation Jan Michalski, à Montricher, et le texte de l’écrivain français. Solovki, la bibliothèque disparue, le documentaire d’Elisabeth Kapnist et Olivier Rolin diffusé sur Arte en août dernier, y est également projeté. Tous deux relatent l’histoire fascinante de ces 30 000 livres amassés dans le premier camp de travail soviétique, puis envolés à sa fermeture, leur traque plus de cinquante ans après par un auteur parisien. Un quasi-polar sous le cercle polaire.

1923. Le monastère des îles ­Solovki, fondé par des ermites au XVe siècle, est transformé en camp de détention. Les premiers déportés sont des intellectuels, des artistes, des membres de l’ancienne aristocratie. Une vie culturelle se développe dans le pénitencier. Théâtre, sociétés d’études, revues, lectures. Une bibliothèque compte jusqu’à 30 000 ouvrages, envoyés aux prisonniers par leurs proches ou confisqués ailleurs par les autorités. «C’est un cas unique, qui ne s’est jamais reproduit dans les autres camps, souligne Olivier Rolin. D’une part, parce que c’était le premier et qu’ils n’avaient pas encore mis au point leurs procédures. L’idéal révolutionnaire subsistait; ils n’étaient pas tous devenus flics. D’autre part, sans doute, en raison de la personnalité des premiers prisonniers, des intellectuels, des artistes ou des scientifiques ayant un rapport aux livres.»

Parce que ce camp doit préfigurer les autres, il est mis en images par la propagande soviétique. Le documentaire d’Elisabeth Kapnist présente des photographies et films d’archives. On y voit défiler des hommes par centaines – le camp en enferma 800 000. On les observe assis aux tables centrales de la fameuse bibliothèque, des rangées de livres derrière eux. Ouvrages scientifiques, essais et romans en plusieurs langues. Iouri Tchirkov, déporté alors qu’il n’avait que 15 ans pour dynamitage de ponts et divers complots contre Staline, fut désigné aide-bibliothécaire. Survivant, il raconte dans C’était ainsi avoir lu A l’ombre des jeunes filles en fleurs aux îles Solovki ou tenu dans ses mains Les Misérables annotés par Tourgueniev.

Fin des années 1920, le SLON, «camp des Solovietski à mission spéciale», se mue en zone de travail forcé. Une idée amenée par Naftaky Frentel, prisonnier devenu chef du département économique des lieux, car soucieux de rationalisation. On dit que l’administrateur a eu l’idée le premier d’aligner les rations alimentaires des déportés sur leur productivité. On lui doit le creusement du canal de la mer Blanche à la pioche de milliers d’hommes. «L’archipel du Goulag commença ainsi son existence maligne, et bientôt il aurait des métastases dans tout le corps du pays», écrit Soljenitsyne.

Peu à peu, le gigantesque pénitencier se vide de ses habitants, au gré des besoins en main-d’œuvre que requièrent les grands travaux du régime stalinien. Le SLON ferme en 1939, la bibliothèque disparaît. Une partie des livres aurait servi de combustibles, dans ces îles entourées d’une mer de glace six mois par année. Mais les autres?

2010. Invité par l’Université d’Arkhangelsk, Olivier Rolin se rend dans l’archipel pour une visite touristique. Là, il entend l’histoire de la bibliothèque et décide d’en retrouver les vestiges. Au printemps 2012, il embarque avec Elisabeth Kapnist, une petite équipe de tournage et le photographe Jean-Luc Bertini. Au monastère, on leur dit que la pièce qui abritait les volumes est en travaux. Sur l’île, les recherches et discussions avec les gardiens de mémoire n’aboutissent à rien. «J’ai alors fait l’hypothèse que les livres avaient suivi les contingents de détenus envoyés sur le continent», note Olivier Rolin. A Kem ou Medvejegorsk, les historiens, conservateurs de musée et bibliothécaires n’ont pas davantage de pistes. C’est finalement à Iertsevo, à 500 kilomètres au sud-est de Solovki, que les enquêteurs débarquent après le coup de fil d’une employée de la Bibliothèque municipale. Là, après avoir dégusté des pâtisseries et bu la vodka d’usage, ils pénètrent dans une petite pièce dédiée à la mémoire du Kargopollag, le tissu de camps dont Iertsevo était la capitale administrative. Quelques dizaines d’ouvrages y sont marqués du sceau des Solovki.

«C’était extrêmement émouvant de retrouver ces livres qui ont représenté la seule liberté des détenus. Imaginer que quelqu’un a lu les Souvenirs d’égotisme de Stendhal dans les conditions du camp est bouleversant», se remémore Olivier Rolin. Parmi les trouvailles, Vie de Henry Brulard, du même Stendhal, un Guerre et Paix à la couverture cuivrée ou bien encore un Tchekhov. «D’autres volumes doivent être dispersés dans tout un tas de petites Bibliothèques municipales. Nous pourrions sans doute en trouver davantage si nous en avions le temps et les moyens.»

De cette recherche, Jean-Luc Bertini ne montre que le monastère, les rayonnages triomphants de Iertsevo et la page de garde des Souvenirs d’égotisme. Sa quête photographique est parallèle. Ses images racontent la Carélie d’aujourd’hui, enfouie sous des mètres de neige. Une vieille femme, fichu épais sur la tête assorti au manteau, trottine au milieu de nulle part. Elle n’était pas née en 1929. Un bateau est amarré dans la poudreuse. Des gosses crayonnent derrière une fenêtre.

Les clichés – une vingtaine seulement – sont installés au milieu des livres de Montricher, sur deux étages. Comme il est troublant de s’y attarder dans ce décor, l’œil circulant d’une photographie à un titre, d’une tranche aux tables en contrebas. Comment étaient-ils classés, aux Solovki? L’ambiance était-elle si studieuse? Quel était le système d’emprunt? Et puis l’esprit vagabonde des tirages aux images mentales. Les baraquements de bois des Solovki actuelles cèdent place à ceux en noir et blanc qui logeaient les déportés. Le village se moule dans le plan de ce que fut le camp. L’épicerie, d’où sort cette autre grand-mère élégante, abrita autrefois les paillasses des infortunés. Le sujet s’éloigne et revient selon les photographies. «Si je ne m’étais attaché qu’à illustrer la recherche des livres, j’aurais fait très peu d’images. Disons qu’il s’agit d’un carnet de voyage, qui traite de cette histoire», relate Jean-Luc Bertini. La chaîne des livres.

Jean-Luc Bertini: Solovki, la bibliothèque perdue, à la Fondation Jan Michalski jusqu’au 28 juin. Projection du documentaire à 14h30 et 16h30 du ma au di. Journée spéciale en présence d’Olivier Rolin le 31 mai.

«Ces livres doivent être dispersés dans tout un tas de petites bibliothèques»