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Leonard Cohen en concert au Montreux Jazz Festival en 2008.
© LAURENT GILLIERON

Musique

Sur les traces de Leonard Cohen

L’artiste canadien est mort à l’âge de 82 ans, jeudi. Souvenirs d’un reportage dans sa ville de Montréal, avant sa première apparition au Montreux Jazz Festival en 2008

(Article paru dans «Le Temps» du 5 juillet 2008)

Un balcon en forêt. Sa chambre est suspendue au-dessus du jardin. On espionne depuis le grillage, sur le Murray Hill Park qui colline avec des arbres vieux. Au 599 Belmont Avenue, un quartier de résidences au gazon égalisé, le premier jardin de Leonard Cohen est encore vert. Il a 9 ans, en janvier 1944, quand son père est enterré. Il descend les escaliers, passe par la porte de service, pose ses pieds nus sur l’herbe froide. Il tient une cravate autour du poignet. Glisse un poème dans la couture. Et creuse un petit trou dans la terre où il range le tout. Le rituel est presque juif. Il est inventé. C’est un garçon, à Montréal, qui dit adieu à son père.

Leonard Cohen est de retour. Il chantera le 8 juillet au Montreux Jazz Festival. Il y a quelques jours, du 23 au 25 juin, il cachait son cœur avec un chapeau de tailleur, en ouverture du Festival de Montréal. Trois soirs, pris d’assaut, avec des messieurs sévères qui fourguent leurs billets de marché noir devant l’entrée principale, à des tarifs de finale. «Excusez-moi pour les prix gonflés», a dit Leonard en premier, d’une voix plus grave que la gravité. Il se renfloue. Il y a quelques années, enfoui dans son monastère zen de Californie, Cohen découvre que sa comptable l’a dépouillé de 9 millions de dollars. Son bas de laine. Il songeait alors à ne plus jamais quitter sa retraite. Se contenter de déboucher des grands crus avec Roshi, un maître centenaire qui trinque au Courvoisier quand le vin tarit.

Canadien errant

Cette tournée historique, on la doit à une barboteuse que des procès longs n’ont pas soumise. Cohen, 74 ans, en rit à demi, dans ce concert plein d’humour triste. Il décide alors de se remettre en bouche, chez lui, à Montréal. Il est un Canadien errant, selon sa propre formule, mais un Canadien quand même. Comme Joni Mitchell, comme Neil Young, tous ces mélodistes que l’Amérique a fini par cannibaliser parce qu’ils chantaient en anglais. Il ne donne pas d’entrevue. Sauf à ce journaliste du quotidien «La Presse», Alain de Repentigny, qui est allé le traquer jusqu’à Chicoutimi, aux confins du Québec. «Je devais le voir. En tout et pour tout, sur une carrière de quarante ans, il n’a joué que huit fois à Montréal. Il n’a cessé de fuir sa ville. Sans pouvoir jamais s’en passer.»

Quinze ans, sans apparition. Juste la mémoire, chez la plupart des filles de cette ville, d’un timbre à faire courber l’échine. Eva Poola a étudié dans la même université, McGill, campus à l’anglo-saxonne. Elle se souvient de 1966. Quand Leonard Cohen n’était encore qu’un poète qui récitait dans les bars du centre-ville. Elle a entendu une première version de «Suzanne», chanson qui parle de voyage aveugle et de corps parfait qu’on ne touche qu’avec l’esprit. «Depuis ce jour, il est mon gourou. J’ai exigé dans mon testament que ses morceaux «Hallelujah» et «Anthem» soient diffusés le jour de mon enterrement.» Leonard Cohen fait cela. Il est un décor animé pour certaines vies.

Une salle immense avec des chandeliers

Une synagogue. A quelques roues de Belmont Avenue, dans le quartier assez juif de Westmount. La communauté de Shaar Hashomayim existe depuis un siècle et demi. On fait volontiers le tour du propriétaire, pour ceux qui veulent connaître le lieu où Leonard Cohen a chanté pour la première fois. C’est une salle immense avec des chandeliers, des vitraux et les portraits gigantesques, peints, barbus, de Lazarus Cohen, l’arrière-grand-père. Et du grand-père, glabre, Lyon Cohen. Des fondateurs du lieu, famille de tailleurs qui ne s’en tire pas mal. L’aïeul maternel est spécialiste du Talmud. Leonard Cohen passe sa vie à éviter le judaïsme. Il détale à Hydra, une île grecque de bohème. Il écrit un premier recueil Let Us Compare Mythologies. C’est l’idée. Aller voir dans la foi d’autrui ce qui justifie la sienne propre.

Leonard est zen. Hindou. Catholique, surtout. Dans les maisons où il vit aujourd’hui quand il passe à Montréal, en face du parc du Portugal, à côté du centre de méditation qu’il héberge, le septuagénaire brosse sur sa cheminée des icônes de la presque sainte Kateri Tekakwitha. Une histoire qui le fascine depuis longtemps, celle d’une Indienne qui s’en remet au Christ et dont le visage, grevé par la petite vérole, est magnifié par la mort. Entre deux dépressions, des tombereaux de drogues et de pilules, le poète chasse la sagesse dévote; il chante Jeanne d’Arc, les béates sacrificielles, l’esprit qui se frotte au corps. C’est un chanteur, un dramaturge, un réalisateur, le mari de Carole Laure, qui comprend peut-être le mieux cette quête d’essence. Lewis Furey a 16 ans, quand il rencontre Leonard Cohen. «Je suis allé le voir parce que je me reconnaissais en lui. Un poète juif, anglophone, de Montréal. Une référence, enfin. Toute son œuvre est marquée par le voyage, l’errance, le Talmud, ce qui constitue notre judaïté.» Lewis montre ses poèmes. Ils deviennent amis. Jusqu’à ce film, Night Magic, où Furey écrit la musique pour le livret de Cohen.

Trois solitudes

Leonard Cohen parle des trois solitudes qu’il ressent à Montréal. Celle d’une province, le Québec, une enclave francophone en marge du Canada. Celle de l’anglophone dans cette cité capitale où les rues sont inscrites en français. Et celle du juif, une île partout. Furey: «Je me suis identifié à lui, en tant qu’outsider. Ne jamais se sentir chez soi là où on naît. Adolescent, je cherchais des hommes capables de décrire ma réalité. La poésie de Cohen a comblé un vide en moi.» La poésie. Cohen ne se résout à chanter qu’à partir de 33 ans. Avant cela, il publie des recueils, croise des mentors à l’Université McGill. Il acquiert, dans une librairie de seconde main, un ouvrage de Federico Garcia Lorca. Il s’enfuit vers New York où les poètes beat, Allen Ginsberg en tête, l’accueillent en se pinçant le nez. Si Leonard Cohen est lui-même aujourd’hui, c’est qu’il a tourné ses vers ouvragés en hymnes. Mais au départ, il est un écrivain, un romancier. Un rimeur.

Après-midi solaire, dans Montréal. Le poète Michel Garneau vient de publier la traduction en français du recueil «Book of Longing». «C’est une mission terrible de traduire Cohen. Tout est dans les titres. J’ai dû me satisfaire d’une approximation, Livre du Constant Désir.» Il aime le Cohen poète, peut-être davantage que le Cohen chanteur. Mais s’est longtemps dérobé face aux demandes de traduction. C’est l’auteur lui-même qui finit par l’appeler pour exiger qu’il se mette au travail. «Il m’a pris par les sentiments.» Garneau s’astreint alors à une discipline de forcené. Pour un poème de Cohen traduit, il en écrit un autre. Ses «Poèmes du Traducteur» paraissent en parallèle. «Il y a tellement de références québécoises dans ses écrits qu’il est presque impossible pour un Français d’en livrer une traduction acceptable. Il a grandi avec des bonnes francophones qui écoutaient Piaf et Montand à la radio. La culture double de Montréal est au centre de son œuvre.»

On sert des bagels, du pain coupé, fourré de tout ce qui traverse la cuisine. C’est un restaurant tapissé des disques d’or de Leonard Cohen; photographies du tenancier à l’appui, auprès de ce vieil homme élégant qui est une légende. «C’est un habitué. Il prend ici son petit-déjeuner. Il est d’une simplicité à couper le souffle.» Depuis la vitrine, on aperçoit la rue Vallières. La maison de Cohen, où dorment souvent son fils Adam et sa fille Lorca. Ils en sont fiers, ici, de ce barde cyclothymique. Un séducteur qui dessine des femmes nues pour mieux évoquer l’apocalypse à venir. Un oiseau sur un fil, bateau enivré qui menace toujours de plonger. En mars, à New York, ce fanatique de country a été intronisé au Rock and Roll Hall of Fame. Lou Reed a fait son éloge. Un ami rencontré au Chelsea Hotel quand Janis Joplin se trompait de chambre.

Cohen a lu sa chanson «Tower of Songs». Où il se situe lui-même cent étages plus bas que Hank Williams, dans la hiérarchie des chansonniers. La coquetterie d’un sceptique.

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