Genre: essai
Qui ? Ali Mezghani
Titre: L’Etat inachevé. La question du droit dans les pays arabes
Chez qui ? Gallimard, 352 p.

L e rêve démocratique qui a emporté le monde arabe ce printemps pourra-t-il se réaliser? Avivée par la victoire du parti islamiste Enhada aux élections tunisiennes, cette question suscite des pronostics contradictoires dont l’orientation dépend beaucoup de l’idée qu’on se fait des rapports entre islam et pensée politique. C’est sur cette question exactement que porte l’étude que le juriste tunisien Ali Mezghani consacre à la question du droit dans les pays arabes. Amèrement critique, son analyse – qu’il taxe lui-même de désenchantée – peut être excessivement pessimiste. Mais elle a le mérite de porter le fer dans la plaie en évitant le piège de l’essentialisme.

Contre l’idée, chère aux fondamentalistes de tous bords, qu’il existerait une incompatibilité de principe entre la révélation coranique et l’autonomie du politique, il montre que la soumission de la sphère publique à une conception figée des préceptes religieux a été façonnée dans le monde sunnite par des choix philosophiques et juridiques parfaitement contingents et que ce processus n’est en rien contemporain du Prophète ou des grands ancêtres ( salaf ) dont l’autorité est invoquée pour le justifier. Ce qui passe pour un respect inconditionnel du texte sacré est en fait une soumission servile à la tradition telle qu’elle s’est figée entre le Xe et le XIIe siècle de notre ère après des décennies de débats où le rationalisme a eu une part alors inconnue en Occident.

Le verrouillage advient par glissements successifs. La sacralité reconnue au texte conduit à exclure toute remise en question de son commentaire autorisé; les hadiths , récits des actes du Prophète supposés éclairer ce texte, tendent à prendre le pas sur lui; le libre débat est clos par la prévalence obligatoire d’un consensus qui se donne pour celui de la communauté des croyants justement inspirés mais n’est en réalité que le fait d’une poignée de savants.

C’est avant tout autour de la discussion de la règle que s’élabore ce processus. Le droit, dans ce contexte, tend à envahir tout le champ religieux. Si Dieu seul connaît le fond de l’âme des croyants, ce n’est que par leur pratique que ces derniers peuvent démontrer leur fidélité et aider sa volonté à s’appliquer sur Terre. La perte d’autonomie est double. Non seulement le droit civil ne peut s’émanciper du commandement religieux mais ce dernier ne saurait, comme dans le cas d’Antigone, exiger la désobéissance: le conflit de normes est impossible si c’est le droit divin qui est effectivement appliqué depuis la Révélation.

Pour être historiquement construit, le résultat n’en est pas moins paralysant. Tendanciellement, il abolit le temps et l’espace. L’âge d’or de la Révélation échappe à l’histoire. Avant lui, il n’y avait que barbarie et ignorance, il ne peut en aucun cas être analysé sous l’angle des contingences historiques ou de l’état des sociétés qui l’ont vu naître et, transformé en éternel présent, il constitue la seule perspective d’avenir. Sa reproduction continuelle ne souffre pas davantage d’exception locale, d’adaptation aux traditions propres ou aux spécificités culturelles des uns et des autres, sinon sur des points tout à fait accessoires. Il ne connaît donc, au sein du dar al-islam, pas de frontières.

Il s’agit là, bien entendu, d’une représentation, qui non seulement est fort éloignée de la réalité mais qui peut être modulée, voire récusée. Elle est toutefois suffisamment prédominante dans le monde arabe, telle est la thèse d’Ali Mezghani, pour y entraver efficacement l’émergence de l’Etat de droit. Même le rêve souvent caressé d’un Etat islamique est condamné à l’échec tant les deux termes se contredisent.

C’est donc sur le compromis, d’autant plus boiteux qu’il est non dit, entre une sphère politique construite sur le modèle occidental et une part plus ou moins grande faite aux préceptes juridico-religieux que se sont édifiés les Etats arabes à partir du XIXe siècle. Ce compromis est présent partout, de l’Arabie saoudite qui se réclame officiellement de la seule charia à la Tunisie qui a poussé plus loin l’effort pour favoriser l’accession des femmes à l’égalité. Surtout active dans le domaine du droit de la famille, la norme religieuse continue donc le plus souvent de maintenir les discriminations – entre hommes et femmes mais aussi entre croyants et incroyants – que les constitutions abolissent par ailleurs.

Ce substrat traditionnel échappe à la construction démocratique puisqu’il ne peut être remis en cause: la loi de Dieu ne se discute pas. Sa présence permet de conserver, au-dessus de l’Etat-nation, la fiction d’un règne de l’islam au sein duquel la qualité de croyant obnubile celle de citoyen. S’ensuit une forme de schizophrénie qui rend difficile non seulement de concevoir librement l’avenir mais même de penser un présent dont la réalité sociologique s’éloigne toujours plus des représentations que lui imposent la soumission aux règles d’un passé éternel.

Dérivée d’interprétations contingentes de la révélation, cette vision peut par définition être révisée sans rejeter cette dernière et beaucoup s’y sont essayés. Mais ils n’ont pas réussi à ébranler sa domination, renforcée par l’appartenance de la référence démocratique au legs colonial.

S’il pose le passage à un ordre politique qui replace la religion dans sa dimension spirituelle comme une condition de la pleine accession des sociétés arabes à la modernité, Ali Mezghani ne s’illusionne pas sur la pureté des modèles occidentaux qui s’offrent pour le faire. Simplement, soutient-il, la confrontation avec un tiers est parfois nécessaire à des ruptures salutaires – l’Occident chrétien n’a-t-il pas, en partie au moins, été contraint de se mesurer à la critique rationaliste par sa rencontre avec la pensée d’Averroès?

Les révolutions entraînées par les Printemps arabes seront-elles l’occasion de ce saut dans l’avenir? Sans trancher, il souligne qu’elles auront au moins le mérite d’obliger, par le débat démocratique, les Tunisiens et les Egyptiens à poser pour la première fois en termes explicites la question de la place de la religion dans leur projet politique.

,

Ali Mezghani

Extrait de «L’Etat inachevé»

«Le paradoxe en islam est que la conception religieuse, qui s’est construite en son nom, apparaît sous l’éclairage de l’histoire,mais ne veut pass’y situer»