Livres

Le traducteur, funambule schizophrène

Bernard Hœpffner, traducteur de Mark Twain, livre un premier livre délicieux, hélas posthume

Dans le «Portrait du traducteur en vingt-six lettres» qui figure en annexe du Portrait du traducteur en escroc, à la lettre H, on lit «Hœpffner, un traducteur parmi tant d’autres». Ce qui n’est pas tout à fait vrai. Comme traducteur, Bernard Hœpffner faisait figure de champion de l’inventivité et de la curiosité quand une vague l’a emporté, en mai 2017, sur une côte du pays de Galles où il aimait séjourner. Une mort étrange, à l’image d’un personnage fascinant.

Après avoir été déserteur, agriculteur, restaurateur d’objets asiatiques, et bien d’autres choses encore, cet homme, né en Allemagne, a fait découvrir aux lecteurs de langue française la Mélancolie de Burton, il a rajeuni l’Ulysse de Joyce, donné une nouvelle vie aux Aventures de Tom Sawyer et à celles de Huckleberry Finn. Il a aussi révélé toute une génération d’auteurs anglais et américains contemporains, parmi lesquels Sorrentino ou Iosipovici, en tout quelque 200 titres. Ceux qui le connaissaient appréciaient son humour, son érudition et la faconde avec laquelle il la distillait.

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Un autoportrait en multiples facettes

Portrait du traducteur en escroc est le seul livre qu’il a signé à titre d’auteur. Si l’imposteur du titre est désigné comme le mystérieux Frank Perceval Ramsey, il est évident qu’il s’agit d’un autoportrait en multiples facettes. Dans sa maison de la Drôme, Bernard Hœpffner a mis treize ans à le peaufiner. Pour ceux que les double binds entre fidélité à la langue source ou à la langue cible intéressent, le livre offre de nombreuses réflexions, souvent très drôles et toujours pertinentes, sur la traduction, dont des conseils aux auteurs qui souhaitent voir passer leurs écrits dans une autre langue.

Fragments narratifs mystérieux

Ramsey prône «le traducteur en tant qu’artisan», proche en cela du restaurateur d’objets qui doit retrouver sous les strates accumulées la fraîcheur et la vérité de l’original. En plus de ces passages de professionnel qui intéresseront tous ceux que l’usage des mots passionne, Bernard Hœpffner a glissé des fragments narratifs, souvent assez mystérieux – fragments d’un discours amoureux et érotique, petites fictions intrigantes, rédigées parfois dans un français archaïsant, voire médiéval. D’autres sont des «révélations», sur Borges, entre autres. En annexe, surgit un double du traducteur, un lexicographe nommé Frankel Plücker Ramsey.

Un passage troublant évoque un pêcheur perdu dans la nuit et le brouillard, qui rendent méconnaissables des lieux familiers. D’autres évoquent la mort du traducteur escroc, par crime ou suicide. Un de ses auteurs fait de lui un portrait poignant, empreint de solitude et de désespoir mais aussi de dérision. Hœpffner était un grand écrivain qui travaillait avec les mots des autres, on le savait. Ce livre révèle qu’il en était aussi un en son nom propre.


Bernard Hœpffner, «Portrait du traducteur en escroc», Tristram, 190 p.

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