Culture

La traduction, création éphémère

On doit à André Markowicz la redécouverte de l'œuvre de Dostoïevski, rendue à sa rugosité. Soucieux de rythme et d'oralité, il travaille pour le théâtre, projetant même de retraduire tout Shakespeare. En marge de son œuvre de passeur, il se fait aussi poète. Portrait.

André Markowicz. Figures. Seuil, 104 p.

Dostoïevski et Markowicz: les deux noms sont unis depuis que le deuxième a fait redécouvrir le premier aux lecteurs de langue française. Dans les années 1990, le traducteur a su convaincre Hubert Nyssen, directeur des Editions Actes Sud, de la nécessité de retraduire toute l'œuvre, en commençant par L'Idiot. Il y a mis sa passion, sa force de conviction et cette énergie qui déborde en permanence et submerge l'interlocuteur. Et cette boulimie de travail qui le pousse à traduire, retraduire et entreprendre encore pour faire passer en français les voix qui l'habitent. Celles de la littérature russe, d'abord, la langue dans laquelle il a grandi; mais aussi celles de Shakespeare, de Dante, les anciens chants bretons.

Dostoïevski lui a pris dix ans. Il lui a restitué ce que François Bon appelle «la musique rauque et soufflée», celle qu'il gardait en mémoire pour l'avoir entendue dans les rues de Russie et que les traductions existantes ne lui restituaient pas. Trop lisses, trop bien écrites. C'est justement cette oralité de Dostoïevski, les ruptures, les glissements, que Markowicz a voulu restituer, et que les versions précédentes, trop «françaises», gommaient. Tout le monde n'a pas apprécié cette langue plus rude, «sale», des critiques l'ont jugée illisible, mais les traductions de Markowicz font date. Elles seront aussi dépassées un jour, tout est toujours à refaire dans ce domaine, il en est persuadé: «Les gens croient qu'ils achètent un auteur, ce n'est pas vrai. Dans le meilleur des cas, ils ont en main ce que le traducteur a pu donner de mieux à un moment donné.»

Chaque lecture renouvelle entièrement la vision d'un texte: à Genève, André Markowicz vient de rencontrer les étudiants de l'unité de russe à l'Université. Ils ont travaillé sur Gogol dont il a donné une nouvelle version des Nouvelles de Pétersbourg (lire ci-dessous), une version à laquelle il tient beaucoup. Ensemble, ils se sont livrés à un exercice d'improvisation, cherchant le mot juste, le petit détail «qui fait la vie du texte». Le traducteur pratique régulièrement ce genre de séances: il lit une phrase en russe, explique le contexte, propose une version. Un work in progress qui ne se fige pas dans une forme écrite mais qui lui apprend beaucoup sur son propre travail.

L'oralité est essentielle: saisir la voix d'un auteur et tenter d'en restituer la musique, le rythme, le phrasé, jusque dans la rime, quand il s'agit de poésie. La traduction est aussi littérature: pour bien la pratiquer, il faut d'abord être soi-même un écrivain dans la langue cible. Certes, Markowicz est chez lui dans les sonorités de la langue de Dostoïevski. Né à Prague en 1960 d'une mère russe, née en déportation en Sibérie, et d'un père français d'origine polonaise, il a grandi «en russe», entre sa grand-mère et sa mère. Qui lui parle toujours dans la langue de l'enfance et vérifie ses traductions: «Elle continue à ne pas me flatter.» Mais depuis l'âge de 4 ans, il vit en France, c'est dans cette langue qu'il est un auteur à part entière, comme vient le montrer Figures, mince et dense recueil de poèmes écrits «en marge» des traductions. «Je ne pourrais pas écrire en russe autre chose que des articles, je n'entends pas la langue autour de moi», reconnaît Markowicz.

Françoise Morvan, sa compagne depuis 1985, elle-même traductrice et essayiste, «contrôle» son français. Une grande partie de leur travail est liée à la scène: pour Vitez, pour Françon, Langhoff, Lavaudant et bien d'autres. Ils ont traduit tout le théâtre de Tchekhov; celui de Gogol. Et Markowicz a ce projet fou, déjà bien en train pour les Solitaires intempestifs: retraduire tout Shakespeare. Et, pourquoi pas, les tragiques grecs. «Les textes de théâtre sont plus faciles, à cause du rapport avec les utilisateurs. Nous faisons toujours une lecture à la table avec le metteur en scène et les acteurs, que tout le monde entende tout en même temps. Je modifie en vertu des questions des acteurs. Puis je me retire pour ne pas fausser le jeu mais je reste atteignable, par mail et par téléphone.»

Le grand défi reste celui de la poésie. Particulièrement celle de Pouchkine. A cause des contraintes du rythme, de la rime, de la musique; mais surtout, à cause de ce décalage entre la perception qu'en a un Russe, insaisissable pour un lecteur de langue française. «Les Russes entendent leur enfance quand ils récitent du Pouchkine. On ne peut pas y toucher. On entre là dans une zone inexplicable, qui relève de la croyance. Ce besoin tragique d'une idole, qui perdure depuis que la Russie existe, explique les totalitarismes, les dérives d'un Soljenitsyne. Un démocrate ne peut pas saisir cela.» Markowicz s'y est quand même risqué: sa version d'Eugène Onéguine est disponible; elle respecte les rimes, faite pour être lue à haute voix.

Mais devant la poésie du XXe siècle, Markowicz recule. «Après la Révolution d'Octobre, la forme classique est devenue le refuge des sentiments, de ce qui est humain, explique-t-il. En français, les formes classiques ont vieilli, le traducteur se trouve donc dans une impasse: il ne peut pas rendre la charge émotionnelle sans sonner désuet ou pompeux. Il faut aussi compter avec l'ironie, difficile à rendre: la forme classique de Brodsky, par exemple, c'est un temple grec, mais en ruine.» Aussi, à la forme figée du livre, Markowicz préfère les réunions informelles au cours desquelles il lit et traduit mot à mot en ajoutant des commentaires.

Commentaires aussi, ces Figures, poèmes écrits en marge des traductions ou des lectures, datés. «Figuren, c'est le nom que les nazis donnaient aux corps de leurs victimes», rappelle André Markowicz, dont les origines sont juives. Les poèmes de Figures, ce sont aussi des images, composées, décomposées, recomposées, «une autre façon de traduire». Des hommages à quelques auteurs mal connus hors de Russie mais qui appartiennent là-bas au fonds commun: Batiouchkov, Zabolotski, Blok, Volochine, Iliazd. «On peut choisir de vivre dans sa voix», ce vers, écrit «en pensant à des motifs de chants populaires bretons», s'applique aussi à ces poètes russes disparus.

Le breton, tout comme le vieil irlandais, c'est encore un motif de plus dans le vaste champ sonore de Markowicz. Cette musique-là, il la doit à Françoise Morvan. Née en Bretagne, elle a vécu le partage entre Paris et la Cornouaille et connu la nostalgie d'un pays idéalisé où il ferait bon vivre dans l'authenticité des racines retrouvées. Elle a raconté, avec humour et énergie, les désillusions de cette «bretonnitude mythique» dans un pamphlet publié par Actes Sud en 2002, repris en poche dans la collection Babel: Le Monde comme si, nationalisme et dérive identitaire en Bretagne. Elle y montre comment, sous couvert de renaissance celtique fabriquée, le libéralisme le plus dur impose sa loi. Lié tant aux milieux les plus conservateurs qu'à la gauche régionaliste, le combat des bretonnants se mène dans une grande confusion idéologique, dénoncée avec verve. Ce qui n'empêche pas que Françoise Morvan garde une grande tendresse pour les contes et les chants bretons, sentiment que partage son compagnon. Tous deux vivent la plupart du temps à Rennes où leurs positions leur valent une hostilité musclée, une «haine animale» avec laquelle ils composent avec philosophie. Car il ne s'agit pas tant de sauver une langue, ici le breton, par souci de conservation, que d'avoir quelque chose à dire dans cette langue. Ou dans n'importe quelle autre.

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