A l'Expo.02, la communication n'est pas chose facile. Environ 2500 collaborateurs, trois voire quatre langues maternelles différentes, des sujets délicats: dès qu'on parle, en Suisse, de cultures et de mentalités, on a vite fait de tomber dans les clichés, et donc d'irriter son interlocuteur. Cet écueil serait-il en partie responsable des tempêtes qui ont secoué feu Expo.01? Et comment fait l'Expo.02 pour l'éviter? Car le pic n'a pas encore été atteint: si aujourd'hui l'allemand et le français sont le plus sollicités, lors du déroulement de l'exposition, il va falloir penser aux visiteurs et communiquer en cinq langues au moins…

Mais revenons au présent. Une brochure publiée par la Direction artistique (DA) de l'Expo.02 début janvier dernier (lire encadré ci-contre) laisse à penser que l'équilibre entre les différentes régions linguistiques est pour le mois fragile. Editée à la veille de la décision cruciale du Conseil fédéral quant à l'avenir de l'Expo, le document se veut «un manifeste, qui devait montrer aux gens que malgré toutes les tribulations financières, nous n'allions pas oublier les réflexions de fond», explique un de ses concepteurs, Juri Steiner.

Un document important, donc, mais rédigé dans l'urgence: le romanche tout comme l'italien n'ont pas été pris en compte. Et en jetant un coup d'œil à ces Dix questions sur l'Expo.02 – une publication bilingue en allemand et en français – le lecteur romand a de quoi être froissé. La plupart des textes laissent clairement transparaître qu'ils ont été rédigés en allemand, et traduits en français ensuite: le courant ne passe pas. Une illustration de la difficulté de travailler ensemble à partir d'univers culturels et linguistiques différents?

«Non, affirme Laurent Paoliello, porte-parole romand de l'Expo.02. Pour d'autres textes, ce serait aux Alémaniques d'être agacés. Notre but n'est pas qu'un texte traduit renie sa provenance. Le multilinguisme au sein de l'Expo est extrêmement enrichissant.» Les traductions ont toujours été au cœur des préoccupations de l'Exposition nationale. Dès l'arrivée de Pipilotti Rist à la tête de la DA en 1997, plusieurs traducteurs indépendants travaillent de manière irrégulière. Mais en septembre 1998, la charge devient trop grande: l'Expo.02 mandate cb service, une entreprise de communication basée à Lausanne, pour gérer exclusivement toutes ses traductions. Sur la quinzaine de collaborateurs que compte le bureau, entre six et sept travaillent à plein temps pour l'Expo.

«La majeure partie des textes à traduire sont des documents internes, d'ordre technico-administratif. Certains communiqués de presse passent également par nous, explique Cyril Arnold, responsable de cb service. Pendant l'Expo, en 2002, nous travaillerons en cinq langues: les quatre langues nationales plus l'anglais. Actuellement, nous travaillons quasi exclusivement en allemand et en français.»

Et Cyril Arnold d'avouer qu'aujourd'hui, la plupart des originaux qui arrivent sur son bureau sont écrits en allemand. Mais, comme le confirme Nelly Wenger (lire ci-dessous), le rapport est en train de s'équilibrer: la tendance est aujourd'hui à plus d'originaux en français. Idéalement, même, de plus en plus de documents seraient rédigés en parallèle en plusieurs langues. Ce qui rendrait toute traduction obsolète.

Mais c'est de la musique d'avenir. Aujourd'hui, on admet volontiers à la DA que «sous l'ancienne direction, avant août 1999, les Romands étaient parfois laissés pour compte». Christoph Bollmann, responsable de plusieurs projets au sein des «Events» (animations-spectacles), continue: «Il est arrivé qu'un texte rédigé en français et traduit en allemand pour être avalisé à Zurich soit ensuite retraduit en français, ce qui est absurde. Du côté romand, on haussait les épaules.» Selon lui, ces dysfonctionnements étaient dus au fait qu'à Neuchâtel régnait «une personne avec sa cour [Pipilotti Rist, ndlr.], exclusivement alémanique». «Les Romands étaient en minorité, il y a eu des frictions. Mais avec un peu de bonne volonté, on arrivait quand même à se faire écouter. Parler d'une mésentente profonde relève du préjugé. Et Pipilotti a toujours fait un effort pour parler en français le plus possible», nuance Eugène Meiltz, écrivain et membre de la fameuse «cuisine» de Pipilotti entre 1997 et 1998.

Et les deux affirment que ces querelles sont aujourd'hui dépassées: «Les Alémaniques ont sous-estimé l'extrême sensibilité des Romands sur certains points. C'était de la simple maladresse de leur part, il ne faut pas être paranoïaque», indique Christoph Bollmann, tout en insistant sur les différences entre les deux mentalités: «On raisonne différemment si l'on place le verbe à la fin. Et le rapport à la métaphore n'est pas le même dans les deux langues.»

Daniel Rossellat, responsable des «Events» et directeur du Paléo Festival de Nyon, abonde dans ce sens: «Les différences culturelles entre Alémaniques et Romands sont énormes, beaucoup plus grandes que je ne pensais avant de travailler pour l'Expo. Les gens ne lisent pas les mêmes livres, n'écoutent pas la même musique. Leur perception, leur sensibilité sont différentes.» Pour lui, loin d'être un handicap, c'est un défi: «Notre but est de faire de l'Expo.02 la capitale culturelle de la Suisse pendant cinq mois.»

Mais tout le monde y trouvera-t-il son compte? Il est permis d'en douter: réunir toutes les régions linguistiques de Suisse autour d'un seul projet culturel ne va pas de soi (lire en pages 3 et 4). «La cohésion de la Suisse est une illusion. Il est complètement utopique de vouloir trouver une vraie unité dans une équipe plurilingue. Les références de chacun sont trop différentes», assène Ivan Farron, lecteur de projets au sein de la DA avant l'entrée en fonction du jury sous la direction de Kurt Aeschbacher, en 1998.

Ce dernier est d'accord sur le premier point (la cohésion illusoire), mais n'en tire pas les mêmes conclusions: «Oui, la Suisse est une construction artificielle. Mais les barrières linguistiques sont beaucoup moins importantes que l'on croit. D'autres clivages, comme la formation ou l'éducation, sont plus profonds. Au sein du jury, la collaboration était excellente. Presque toutes nos décisions ont été prises à l'unanimité. Et jamais je n'ai vu des gens se braquer contre un projet pour cause de mentalité différente.»