- Dans sa préface, Veyne insiste sur le fait que la popularité de « L’Enéide » est due prioritairement au fait qu’elle «est amusante à lire». L’amusement qui naîtrait à la lecture de Virgile est-il un critère recevable académiquement?

- L’affirmation de Veyne est accrocheuse, ou séductrice, mais elle n’est pas sacrilège. Des études récentes ont mis en évidence certains aspects comiques de l’épopée de Virgile. Une œuvre comme celle-ci est éternelle parce que son sens se renouvelle au fur et à mesure des lectures qu’on en fait et que ces lectures changent au fil du temps, des modes (herméneutiques), des acquis scientifiques. Ce ne serait pas très sérieux de dire que « L’Enéide » est une comédie, mais elle est, sinon amusante, comme le dit Veyne, du moins facétieuse, quelques fois.

- Qu’est-on en droit d’attendre d’une nouvelle traduction? L’expression du souffle contemporain du traducteur? Un reflet de l’avancée des connaissances philologiques?

- Tout cela à la fois. La traduction est une forme de réception et la réception, je le disais, change au fil du temps. La traduction est aussi interprétation, elle reflète la vision subjective du traducteur. Et puis, traduire est un geste créateur. Un bon traducteur n’est pas forcément respectueux, il peut être orgueilleux et vouloir être auteur lui aussi, ou artiste.

- Veyne s’oppose à l’enseignement du latin à l’école. Cet enseignement est-il une porte d’entrée nécessaire à la vocation de latiniste à l’Université?

- Il y a des vocations tardives et nous les encourageons, bien sûr. Mais dans le système Bologne, qui limite le temps des études, il est difficile de rattraper les bases posées au secondaire. On dit souvent que le latin est une langue difficile. Je préfère dire que c’est un art. Comme en musique ou en danse: il faut de longues années d’apprentissage pour transcender la technique.

- Les effectifs des étudiants en sections de latin ont-ils tendance à s’étoffer, ou à se réduire?

- Depuis quelques années, avec l’introduction de la nouvelle maturité, les effectifs des latinistes ont baissé au secondaire II et, par répercussion, à l’Université. Il faut dire que l’offre au collège et au gymnase est formidable! Les jeunes d’aujourd’hui appartiennent à une génération zapping: quand ils ont fait trois ans de latin, ils pensent en avoir fait le tour. Ils ne réalisent pas que le plaisir que procure la beauté dont parle Veyne dans sa préface vient après. Cela dit, je vois un renversement de tendance. En Allemagne, depuis quelques années, il y a un nombre inouï de nouveaux étudiants en latin. Pareil aux Etats-Unis ou au Brésil, où on manque d’enseignants. En Suisse allemande, l’Ecole club Migros offre des cours de latin! La roue tourne, et j’ai confiance que les œuvres de la littérature latine – et grecque – donneront encore quelques frissons de bonheur … et des antiquisants modernistes.