Wilfried Georg Sebald

Vertiges

Trad. de Patrick Charbonneau

Actes Sud, 232 p.

Comme ses deux livres précédemment traduits, Vertiges est illustré par l'auteur de photographies et de documents: maisons, paysages, tickets de train, visages, publicité pour les jets d'eau glacée d'un établissement de cure, mains de cire… S'agit-il d'ornements, d'oiseaux gris venus se nicher entre les lignes? Souvent, dit W. G. Sebald, c'est la photo qui existe en premier. Il entre alors dans l'image, s'y déplace et la nécessité du texte naît de ce voyage au cœur d'une vision. Les yeux voient, puis inventent. A Vérone, où il est venu contempler une fresque de Pisanello, il se souvient que de tout temps les tableaux de ce peintre ont éveillé en lui «l'envie de pouvoir tout abandonner, hormis le regard».

Né en 1944 en Allemagne, W. G. Sebald a émigré en Angleterre où il enseigne la littérature allemande à l'Université de Norwich. Il a reçu récemment le Prix Heinrich Heine. Il est l'auteur, outre deux livres en prose déjà traduits en français par Actes Sud (Les Emigrants et Les Anneaux de Saturne), d'un «Poème élémentaire» et de deux essais sur la littérature autrichienne. Il publiera cette année un «vrai roman», intitulé Austerlitz, chez Hanser Verlag.

Vertiges comprend quatre récits liés comme les étapes d'un voyage, et qui conduisent le narrateur du nord de l'Italie aux contrées montagneuses de son enfance. Le premier de ces récits, consacré à Stendhal, sert en quelque sorte d'avant-poste pour les leitmotive qui, dans les trois récits suivants, accompagneront et éclaireront de leur sombre clarté les aventures personnelles de W. G. Sebald. Leitmotive, forces mystérieuses conduisant à ce vertige pascalien de l'homme enfermé dans sa chambre et méditant sur sa condition. L'image même revient à plusieurs reprises: échoué sur un lit d'hôtel, les bras repliés sous la nuque, «l'esprit livré à la tyrannie de pensées abstruses», l'écrivain se sent tomber dans l'abîme entre la réalité et le rêve, entre la réalité et le souvenir.

Telles les chutes d'eau qui entourent son village, des cascades d'images au sens profond naissent à la faveur de ces états seconds. Assoupi dans une chambre, à Venise, il s'imagine traverser la lagune pour rejoindre l'île du cimetière: «… Je vis les îles vertes surgir comme des eaux tranquilles. Je vis l'île de la Grazia, le bâtiment rond de son hôpital panoptique, et, saluant de la main comme s'ils se trouvaient à bord d'un grand navire en partance, des milliers d'aliénés postés aux fenêtres.» Ces états, dignes de quelque course à l'abîme typiquement baroque, surviennent aussi ailleurs: «A l'intérieur du Dôme, je me suis assis un moment pour défaire mes lacets et tout à coup […] je n'ai plus su où je me trouvais.» Kafka raconte la même expérience: vertiges de la parenté en mélancolie, de l'empathie dans la solitude de la création. Suivent des coïncidences de lieux et de dates, la sensation répétée d'être non plus sur terre mais sur un navire en pleine mer, des rencontres avec des morts vivants dont W. G. Sebald ne doute pas une seconde de la réalité: Louis II de Bavière, une princesse écossaise du XVIIe siècle…

Vertiges (Schwindel. Gefühle, jeu sur vertige et sensation) est une œuvre qui, avec sa charge humaine si fraternelle et si menacée, oscille comme la barque du chasseur Gracchus qui erra longtemps avant de trouver la terre, laquelle fut aussi sa tombe. Le narrateur errant n'est-il pas lui aussi, à la dernière page, alors qu'il est sur le point de retrouver son domicile anglais, aspiré par une vision de la fin de l'homme, sous l'apparence du grand incendie de Londres?

Détails, grandes lignes, posés sous nos yeux comme les notes étalées devant l'écrivain, qui «tente de relier des événements fort éloignés, mais qui (lui paraissent) relever d'un même ordre d'idées.» D'une beauté dense, sensuelle, la langue non seulement réussit des transitions dont les mots et les expressions jouent comme de véritables synapses acrobates, mais encore chante et se fait élégie. On referme le livre, on est encore à Wertlach, peut-être à l'Auberge de l'Ange, peut-être dans la rue enneigée où le chasseur Schlag est étendu raide mort sur une luge, et que «…déclenchée par Dieu sait quel infime mouvement, la montre du chasseur se mit à jouer quelques mesures de la chanson «Ub immer Treu und Redlichkeit».