La projection de Traffic en compétition à Berlin a scindé la presse internationale en deux. Les journalistes latins et francophones ont dénoncé le discours trop «Amérique blanche» de ce film-fleuve sur la lutte anti-drogue qui divise les Etats-Unis et l'Amérique latine. Nous partageons cet avis (LT du 9 février).

Les critiques germanophones, au contraire, ont rejoint instantanément le concert de louanges américain qui mène le réalisateur Steven Soderbergh vers une date historique: dans la nuit du 25 au 26 mars, le cinéaste aura deux fois plus de chances de monter sur scène lors de la cérémonie des oscars puisque son travail est nominé, comme meilleur film et meilleur réalisateur, pour deux films: Erin Brockovich et Traffic. Un événement qui, dans la catégorie meilleur réalisateur, n'était arrivé qu'à trois reprises dans l'histoire du cinéma, le dernier remontant à 63 ans: Frank Lloyd fut nominé trois fois en 1928 (pour Lady Hamilton, Le Torrent fatal et Drag), Clarence Brown deux fois en 1929 (pour Anna Christie et Romance), enfin Michael Curtiz deux fois en 1938 (pour Les Anges aux figures sales et Rêves de jeunesse).

Mais ce conte de fées ne justifie pas à lui seul qu'on revienne aujourd'hui sur Traffic: le film, au-delà de son discours entendu sur la sauvegarde des enfants de la bonne société blanche, déploie un spectacle plutôt rare. Celui d'une prise de liberté dans le système contraignant de Hollywood. La capacité du film à se dérouler constamment sur le fil entre l'expérimentation technique et l'industrie du spectacle (des stars à l'affiche d'un script où trois destins et près de vingt personnages s'entrecroisent sur le tracé Sud-Nord de la poudre blanche) en est le spectacle.

Rare spectacle, en vérité, d'un cinéaste qui, revenu du placard dans lequel l'Amérique enferme ses auteurs les plus européanisants, signe un succès à plus de 100 millions de dollars (Erin Brockovich), véritable sésame qui lui ouvre toutes les possibilités. Le dernier vrai cas de cette sorte date du début des années 90, lorsque Tim Burton, auteur du fracassant Batman, s'autorisa un Edward aux mains d'argent très méchant à l'encontre du moule de l'«American way of life», façon Hollywood. La comparaison avec la marge de liberté dont s'empara Burton montre malheureusement la limite de l'ambition de Soderbergh. Ou, du moins, son adaptation à la société américaine. Burton, dans Hollywood, continue aujourd'hui de s'exprimer en marginal. Soderbergh, dans Hollywood, s'amuse vaillamment à éprouver les limites de la technique et à offrir du champ aux comédiens. Mais il ne contredit en rien le discours unilatéral servi à longueur d'années par l'industrie du cinéma américain.

Traffic, de Steven Soderbergh (USA 2000), avec Michael Douglas, Benicio Del Toro, Catherine Zeta-Jones et Dennis Quaid..