Une vague humaine sur la scène nue du Grütli à Genève. Un ingénieur, une psychologue, un comptable, une aide familiale, bref, des gens de tous les horizons. En tout, 164 volontaires qui ont répété pendant trois mois Les Perses du Grec Eschyle. Jusqu'à ce dimanche, ils disent d'une voix 500 des 1075 vers de la tragédie. Deux heures et demie de spectacle, de mouvements à quelques centimètres des spectateurs, pour raconter la débâcle des Perses, le chagrin des femmes et des vieillards restés au pays, la fin d'un monde.

L'intensité de ce chœur, de ces anonymes habillés sur scène comme vous et moi, impressionne. La tristesse de leurs regards, des yeux obstinément tournés vers soi, émeut. Ces amateurs respirent la douleur du texte. Mais ils en révèlent aussi la puissance, une manière d'énumérer les morts, de se rattacher à eux, de s'enraciner dans leur absence, pour se sentir plus vivants ensemble.

Là, la notion de théâtre sacré prend son sens. En porte-parole des mânes perses, 164 voix font remonter d'un passé émietté la chronique d'un désastre. Elles soufflent qu'après toute catastrophe il y a un chant possible malgré les cadavres, une œuvre en guise de trace, une parole théâtrale qui signe notre humanité. Cette forme de liturgie est d'autant plus remarquable au Grütli qu'elle se déploie à rebours des cadres théâtraux hérités: la foule des choreutes est mêlée à la foule des spectateurs, la sacro-sainte séparation entre le public et les acteurs est abolie.

Mise en scène par l'Allemande Claudia Bosse, Les Perses expérimente donc ce qu'on pourrait appeler une relation civique à la tragédie. Une communauté - dont nous faisons partie pendant la représentation - se forme au nom d'une parole poétique. Elle en a cherché le sens pendant trois mois, dirigée par des acteurs professionnels, eux-mêmes formés aux règles de ce jeu théâtral par Claudia Bosse - elle a fait des allers-retours entre Vienne où elle réside et Genève.

Au cœur de tout cela, Claudia Bosse a souhaité introduire une réflexion sur la démocratie. Parce qu'elle est née à Athènes, parce que les choreutes étaient toujours des citoyens - ce qui les distinguait des étrangers et des esclaves. Les choreutes genevois ont ainsi dû définir ce qu'ils entendaient par démocratie. Leurs propos sont consignés dans le petit livre passionnant qui accompagne le spectacle. L'un a cette formule: «Je pense que j'ai des sensations de démocratie et non une définition.»