Tragédie familiale en Calabre

Drame «Les Ames noires» de Francesco Munzi raconte la chute d’une famille de la ’Ndrangheta calabraise

Un regard neuf sur la vieille mafia

Peut-on encore dire quelque chose de nouveau sur la mafia après Le Parrain et Gomorra, La Pieuvre et Les Sopranos? Si rien de franchement neuf, alors au moins autrement, semblent répondre ces Ames noires (Anime nere), troisième opus d’un nouveau cinéaste à suivre, Francesco Munzi, 45 ans, remarqué en compétition à la dernière Mostra de Venise. Après deux excellents films consacrés à la question de l’immigration, Saimir (2004) et Il resto della notte (2008), ce Romain s’est lancé à la découverte d’une Calabre inconnue même de l’Italien moyen. Un pays d’une âpre beauté qui se trouve être aussi le berceau de la terrifiante ’Ndrangheta, mafia d’envergure internationale.

Ce qui frappe d’emblée ici, c’est l’ampleur narrative. Déjà, commencer un film de mafia dans le port d’Amsterdam, avec une latino connection, n’est pas courant. C’est le début d’un long mouvement géographique qui redescend via Milan et la plaine du Pô pour aboutir à Africo, sous la pointe de la Botte. Même Africo Vecchio, village fantôme de l’Aspromonte, l’arrière-pays montagneux. Mais le passage du témoin entre différents personnages, trois frères et le fils de l’un d’eux, n’est pas moins remarquable. Pas de surprise: tout ceci provient d’un auteur lui-même originaire d’Africo, Gioacchino Griaco, qui a retravaillé ici la matière de son roman éponyme de 2008 (traduction chez Métailié, 2011) avec le cinéaste.

Trafiquant de drogue typique, le quadra Luigi retrouve donc à Milan son frère Rocco, aux aspirations plus bourgeoises, qui blanchit l’argent dans la construction. Seul leur frère aîné Luciano n’a pas voulu tremper dans ces sales affaires et est resté sur les terres ancestrales de la famille Carbone, préférant une modeste vie de berger. Pas tranquille pour longtemps, hélas, dès lors que son fils Leo est plus attiré par la réussite de ses oncles. Répliquant à un mot de travers en dévastant un bar, l’écervelé s’attire les foudres des Baracca, famille rivale qui avait sans doute assassiné son grand-père. Envoyé à Milan et pris sous son aile par Luigi, il doit bientôt rentrer avec ce dernier pour tenter de désamorcer le conflit. Trop tard…

Sur un rythme posé qui alterne plans d’ensemble et gros plans sur l’écran large, peu bavard mais avec une rare exigence d’authenticité dialectale, le film place d’abord ses pions. Ce n’est que petit à petit que l’on saisit les liens familiaux entre les protagonistes, puis la construction dramatique qui nous fait remonter aux origines du mal. Ici, la violence moderne redevient archaïque, plutôt vendetta que guerre des gangs. Rare, traitée sèchement et sans complaisance, elle est suivie par des deuils rituels d’un autre temps, le même d’où vient une «loi du sang» dépassée.

Le film manque de lyrisme et n’exerce aucune fascination? C’est voulu. Les personnages n’ont pas d’épaisseur psychologique invitant à l’identification? Encore voulu. De même que les acteurs, venus du théâtre ou jeunes débutants, sont inconnus à l’exception de Marco Leonardi (Luigi) et Barbora Bobulova (l’épouse-trophée de Rocco, dans la droite ligne de la Diane Keaton du Parrain). En réussissant à tourner sur place, avec la participation des habitants, Francesco Munzi a fait preuve d’un souci quasi ethnographique avant d’abattre sa dernière carte: un final digne d’une tragédie grecque, qui voit la maison Carbone s’effondrer, victime de ses vieilles fissures et d’un geste de rébellion inouï.

Brosser ainsi, mine de rien, les grandes contradictions de l’Italie d’aujourd’hui, entre Nord et Sud, aisance trompeuse et misère nue, globalisation et abandon, est le fait d’un grand cinéaste. Qui plus est, au vu de ses films précédents qui exploraient, l’un la trajectoire d’un jeune immigré albanais, l’autre les peurs de la bourgeoisie, sa démarche est jusqu’ici parfaitement cohérente. Au-delà d’un simple drame mafieux, c’est ainsi toute une vision du monde qui se déploie dans ces Ames noires d’une profondeur inattendue.

VVV Les Ames noires (Anime nere), de Francesco Munzi (Italie-France, 2014), avec Marco Leonardi, Peppino Mazzotta, Fabrizio Ferracane, Giuseppe Fumo, Barbora Bobulova. 1h43.

Le film manquede lyrisme et n’exerce aucune fascination? C’est voulu