S’il devait garder une image, ce serait celle de milliers de personnes psalmodiant d’une seule voix, lors de l’inauguration de statues géantes de Kim Il-Sung et Kim Jung-Il, les anciens dirigeants de la Corée du Nord. «C’était totalement impressionnant. Et je ne suis même pas sûr que cela ait été feint.» Invité par le régime, avec une centaine de pairs, le photographe de l’Agence France Presse Pedro Ugarte s’est rendu en avril dernier à Pyong Yang, à l’occasion du centième anniversaire de la naissance de Kim Il-Sung. Ses clichés et ceux de son collègue Ed Jones sont exposés dans le cadre du festival Visa pour l’Image, à Perpignan.

Bien sûr, il y a les tirages attendus. Les portraits géants des dictateurs, les chorégraphies massives des célébrations en l’honneur du Leader suprême rappelant l’ouverture des JO de Pékin. Les feux d’artifice et les buildings repeints de la capitale. Et puis il y a les autres. Cette masse de gens se rendant aux manifestations en file indienne et évoquant les colonnes de réfugiés de la deuxième guerre. Ces champs de pommiers. Ces villages ressemblant à des lotissements. Ce couple de privilégiés s’ennuyant au théâtre. On dirait une grande comédie, avec la furtive impression, parfois, d’avoir pu jeter un œil dans les coulisses. «Le contrôle était permanent. On nous a pris nos téléphones et nos Ipad à l’aéroport et quelqu’un nous accompagnait partout. Il était impossible de sortir du cadre», raconte Pedro Ugarte.

Durant dix jours, la troupe de journalistes est menée en bus ici ou là, visite tantôt une ferme à grenouilles, tantôt une usine de jus de fruits. Impossible en revanche de se promener dans les rues ou d’accéder au mausolée de Kim Il-Sung. Quelques sorties en petit comité sont parfois accordées, dans un magasin ou aux répétitions des célébrations. Les prises de vue sont autorisées durant un voyage en train vers le nord, qui durera plus de cinq heures. «Nous avons mitraillé tout le long; les paysages, les contrôleurs, les villages traversés, poursuit le photographe chilien. Nous culpabilisions d’arrêter ne serait-ce que cinq minutes; ce pays est si fermé habituellement que nous nous sentions responsables d’en montrer le plus possible.» Au final, l’impression d’un pays «surréaliste», figé à l’époque de la guerre froide, le constat d’une omniprésence de l’armée et d’un culte de la personnalité poussé à l’extrême. «Mais à cela s’ajoute une drôle d’atmosphère, une ferveur que je n’ai vue nulle part ailleurs. Je ne saurais dire si la population joue l’adoration ou si l’embrigadement est tel qu’elle y croit vraiment.»

De la misère et du quotidien, Pedro Ugarte et Ed Jones n’auront rien vu. Quelques mois auparavant pourtant, le reporter Damir Sagolj (Reuters) avait été invité par les autorités pour documenter la situation alimentaire et le travail de Médecins sans frontières, alors que l’Etat était accusé de détourner l’aide étrangère. Début 2011, les Nations Unies estimaient les Nord-Coréens touchés par la famine à six millions. Le photographe en aura croisé quelques-uns, des enfants surtout, alignés dans les lits de crèches ou d’orphelinats, le visage marqué par les signes d’une malnutrition sévère. Dans un dispensaire, il a observé vingt-huit gamins blottis par terre et chantant «Nous n’avons rien à envier».

Pedro Ugarte et Ed Jones (AF): Corée du Nord

Damir Sagolj (Reuters): Famine en Corée du Nord

Visa pour l’image, jusqu’au 30 septembre à Perpignan.