Il pleuviote sur Avignon. Vilain crachin. Au cœur du Cloître des Célestins, c'est l'orage. Patrice Chéreau, mâchoires serrées, vient de prendre la parole, douce voix contre le flot d'indignation. Face aux 300 artistes et techniciens réunis hier dans l'après-midi à l'initiative de la coordination des intermittents du Festival in, il gronde, mezzo voce: «Je ne peux pas laisser dire tout ce que j'ai entendu sans porter la contradiction. Je fais partie de ceux qui ne sont pas choqués par l'accord signé entre le Medef et les syndicats. Vous pouvez me siffler, je suis habitué. Si tous les festivals sont annulés, vous aurez abouti à flinguer les festivals.»

Huées aux Célestins. Pendant une heure, juste avant que n'intervienne le cinéaste d'Intimacy, tout semblait entendu. Les uns après les autres, des représentants de collectifs d'intermittents venus de toute la France avaient martelé, sous les applaudissements, qu'il n'y avait pas d'autre issue: décréter dès le 8 juillet, date d'ouverture du Festival in, la grève générale. Jusqu'à ce que Chéreau, sous les yeux d'un bataillon de photographes et de cameramen, fasse entendre sa dissonance. Jusqu'à ce qu'Ariane Mnouchkine se lève à son tour, pasionaria que l'âge a rendue raisonnable: «Si nous ne disions pas ce que nous pensions, que diriez-vous? Je crois qu'il y aura beaucoup de destruction si le festival n'a pas lieu. J'ai le devoir de dire que nous pouvons trouver une autre solution que le bûcher.»

Les idoles ont donc bien parlé aux Célestins. Et elles ont sans doute semé le trouble chez nombre de professionnels du spectacle qui pensaient avoir tranché. Que faire alors? Cette question, le comique Hocine Slimane, visage poupin ravagé par le doute, la lançait hier dans la rue à Alain Léonard, directeur du Festival off qui réunit dès le 9 juillet plus de 600 compagnies. Sur le pavé avignonnais, tandis qu'un artiste placardait une affiche sur un arbre, Alain Léonard se voulait démocrate: «C'est à vous, les artistes du off, de prendre la décision tout à l'heure en assemblée générale.» Et Hocine Slimane de décliner un terrible dilemme: «Si je joue et que d'autres font grève, je manque à la solidarité, et ça je ne peux pas. Et si je ne joue pas, cela risque de ne pas changer grand-chose. Il doit y avoir d'autres solutions que la grève.»

C'est que la grève aurait des conséquences meurtrières pour moult compagnies du off, qui n'ont pas la solidité financière de celles du in (une trentaine largement subventionnées). «Bien sûr que les accords signés visant à réformer le système du chômage pour les intermittents vont avoir des incidences désastreuses, explique Alain Léonard, qui veille sur la jungle du off depuis vingt ans. Mais si les troupes ne jouent pas, c'est la débâcle pour beaucoup. Avignon est un marché: entre 1500 et 1800 programmateurs se déplacent pour acheter des créations. L'année passée, 355 spectacles ont ainsi trouvé acquéreur et tourné dans 23 pays. Toutes les compagnies ont en outre déjà énormément investi, dans la location de salles notamment, et cet argent-là est perdu si elles ne peuvent se produire.»

Céline Ramboz, 31 ans, a choisi. Porte-parole du mouvement des intermittents du in (près de 250 employés engagés pour la durée du festival), cette régisseuse dit non aux accords «scélérats» signés entre le Medef et les syndicats minoritaires. Et si elle a voté, comme ses camarades, pour la reprise du travail jusqu'au lundi 7 au soir, c'est pour laisser une chance au dialogue. «On ne veut pas saboter le festival, on veut simplement être entendus par Jean-Jacques Aillagon. Nous demandons une réouverture des négociations avec les vrais partenaires sociaux, ceux qui nous représentent.» Les armes à disposition? «La grève, mais pas seulement, dit Céline Ramboz. Les commerçants qui dépendent du festival pourraient être nos meilleurs alliés. Ils devraient faire pression. Sinon, nous nous battrons.»

Cette jeune femme aux idées claires a pourtant tout à perdre dans la lutte. Avignon devait lui rapporter l'équivalent de 3000 francs pour quatre semaines de travail démentiel, soit son plus gros contrat de l'année. «Suicide, vous dites? Nous sommes condamnés à mort par cet accord, alors autant mourir dignement. Nous sommes certes la France d'en bas, mais nous ne sommes ni abrutis ni manipulés comme certains voudraient le faire croire. Nous n'avons plus le choix, c'est tout.» Régisseur son depuis huit ans au Festival in, Régis, lui, cultive une ligne pragmatique: «Aujourd'hui, journée d'action nationale, je suis officiellement en grève, mais je travaille, pour que tout soit prêt lundi soir. J'estime pourtant que ce n'est pas seulement à nous de nous exposer. Où sont les comédiens? Pourquoi est-ce qu'on ne les entend pas? C'est pour eux que nous travaillons.»

Figure historique du théâtre avignonnais, Gérard Gelas, qui en 1968 déclenchait ici même les foudres de la censure gaulliste avec sa pièce La paillasse aux seins nus, avoue son désarroi. «Disciple de Jean Vilar, qui lançait le festival en 1947, j'ai connu bien des crises, mais jamais la situation n'a été aussi grave. Les syndicats comme la CGT sont débordés par des factions dures. On annonce pour mardi 2000 «intermittents» venus de Marseille et de Lyon pour empêcher le lancement du festival. On ne peut quand même pas compter sur les CRS pour nous protéger! Vous imaginez cela, autant se jeter dans la rivière.» Autre père de la scène locale, le poète engagé et acteur André Benedetto, qui fondait en 1966 le Festival off, bouillonne, vieux lion méridional: «Faire grève, c'est très grave. Et ne pas faire grève, c'est aussi très grave. Mais de ces déchirements, des idées nouvelles peuvent surgir.» «On peut occuper la mairie, la préfecture, que sais-je encore, mais pas les théâtres», tempête Gérard Gelas. La foudre est pour tout à l'heure.