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La tragique histoire de la «Médée de Coutance»

Dans «Le Sang des lilas», l’historien genevois Michel Porret retrace l’histoire de Jeanne Lombardi, une mère désespérée qui, en 1885, a tenté de se supprimer avec ses quatre enfants. Ce cas célèbre marque l’entrée de la psychiatrie dans la justice pénale suisse

Dans la nuit du 1er au 2 mai 1885, au premier étage d’un immeuble se situant à l’angle de la rue de Grenus, à Genève, Jeanne Lombardi égorge ses quatre enfants. L’aînée a 7 ans et demi, le cadet, 3. Alors qu'ils sont sanguinolents sous leurs édredons, Jeanne Lombardi les décore de lilas blancs, se change, sort poster un courrier, avale un mélange d’atropine et de curaçao puis se couche. Quarante minutes plus tard, son mari remonte de la boutique. Il se déshabille et se glisse dans le lit matrimonial.

Dérangé par les ronflements de son épouse et interpellé par d’étranges bruits provenant de la chambre des enfants, il finit par se lever. C’est là que, éclairé par le réverbère de la rue d’en face, son regard enregistre la scène du crime. Trois de ses enfants sont froids. Le cadet, allongé dans son berceau la gorge tranchée, gesticule en silence. Né en 1881, le petit Joseph-Emile survivra, aphone. Ses deux frères et sa sœur seront amenés à la morgue.

«Suicide élargi»

Professeur d’histoire moderne à l’Université de Genève, spécialiste des Lumières et de la justice criminelle, Michel Porret est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages, dont Le Corps violenté. Du geste à la parole (Droz, 1998) et L’Ombre du diable (Georg, 2010) sur la condamnation de Michée Chauderon, dernière sorcière exécutée à Genève. Tortures, prisons, coups de guillotine ratés, dès que le sang se mêle à l’épouvante, le professeur est au rendez-vous. «C’est dans l’ombre que l’on conçoit la lumière», glisse-t-il au téléphone.

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Dans Le Sang des lilas, Michel Porret se penche sur le cas de Jeanne Lombardi, surnommée la «Médée de Coutance». Comment une mère en vient-elle à massacrer ses enfants? Dans la mythologie grecque, Médée le fait par vengeance. Mais aussi par amour, pour épargner aux siens l’horreur de la vie qui les attend. Le geste de Jeanne Lombardi s’apparenterait lui aussi à un instinct de sur-maternité. Un «suicide élargi» en somme, une volonté de se détruire avec le fruit de ses entrailles. Mariée à un couturier ivrogne, violent et volage, Jeanne Lombardi justifie son acte: «Je voulais les faire mourir, craignant, moi n’étant plus là, de les abandonner à mon mari qui les aurait laissés avoir faim et avoir de la vermine.»

L’Europe est fascinée

De Londres à Paris en passant par Berlin, la mère égorgeuse de l’étroite ville de Genève fascine. Elle incarne, comme l’explique Michel Porret, «tout ce qu’une femme ne doit pas être». Nous sommes à l’aube du XXe siècle, en plein essor de l’aliénisme positiviste. «Des institutions asilaires fleurissent un peu partout en Europe. La folie se transforme en maladie qu’il est désormais possible de soigner. Le fou devient un sujet de connaissance, un sujet de droit et les experts psychiatres se font de plus en plus présents dans les cours d’assises.»

Retrouvez ici le blog de Michel Porret

Avec l’affaire du «crime de Coutance», la folie signe son entrée dans la justice pénale suisse. Seize experts psychiatres participent au procès Lombardi. Auteure d’un quadruple égorgement, Jeanne Lombardi ne sera pas punie mais envoyée à l’asile des Vernets afin d’y être soignée. Son plan macabre résulterait d’un «raptus mélancolique» la rendant de facto irresponsable. C’est la première fois en Suisse que le droit pénal recule devant le pathologique. Le cas Lombardi fera jurisprudence.


Nuits de recherche

Après huit ans de soins psychiatriques, la mère tueuse d'enfants plaide pour sa libération. Trois experts viennent l’examiner. Suite à un entretien d’à peine quelques minutes, ils la proclament «guérie». C’est la preuve, arguent-ils, que l’asile a fait son travail. Libérée mais tenue à l’exil, Jeanne Lombardi disparaît le 10 mai 1894. Où? La question hante Michel Porret pendant de longues années. «Elle était introuvable. J’ai passé des nuits à la chercher dans les archives en ligne de l’état civil français. Chaque département est doté d’un système de classement différent, un vrai cauchemar. Un soir de grande fatigue où je naviguais dans les archives de l’Auvergne et de la Haute-Savoie, je tombe sur une vignette «Archives états civils outre-mer». J’ai commencé par l’Algérie et je l’ai retrouvée! Elle s’était exilée à Sétif.»

C’est donc chez lui, sous les toits du quartier de Saint-Jean, à Genève, que Michel Porret retrouve la trace de Jeanne Lombardi. Le 19 février 1897, à Sétif, la mère égorgeuse a épousé René Patient Manteau, un domestique de 36 ans. Neuf mois plus tard, à l’âge de 44 ans, elle met au monde son cinquième enfant.


De l’écart à la norme

Le Sang des lilas réunit rigueur universitaire et talent de plume. Plus encore que dans ses précédents ouvrages, Michel Porret se laisse ici guider par son talent d’auteur. Le vocabulaire de la psychiatrique de la fin du XIXe siècle est un voyage en soi. On ne dit pas troubles psychotiques, mais «dépression mélancolique d’affection délirante fixe». La mère n’est pas dépressive ou sujette au babyblues mais une «aliénée digne de pitié».

Au travers de cette recherche, Michel Porret pointe des thématiques d’une grande actualité telles que la responsabilité sociale et environnementale du développement de la folie et de sa prise en charge. Il questionne aussi la fascination morbide qu’exerce une mère tueuse au sein de la société. «C’est en analysant les ruptures à la norme que l’on comprend d’où viennent nos normes et ce qui les fabrique. En étudiant l’écart entre normes et ruptures, on saisit ce qu’une société devrait être.»

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Dans le cadre de la Fureur de lire à Genève, Michel Porret fait une lecture du Sang des lilas avec un duo de jazz et trois autres lecteurs. Samedi 23 novembre à 18h, Café Voisin, place Grenus 4. Fureurdelire.ch


Essai
Michel Porret
Le Sang des lilas
Georg, 360 p.

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