«Qui sont les vrais criminels du XXe siècle? Les promoteurs du système impérialiste américain.» Cette affirmation cinglante n'est ni de Jean Ziegler, ni de Noam Chomsky, mais d'une des stars du polar américain, James Ellroy. De Raymond Chandler à Dennis Lehane en passant par Donald Westlake, Elmore Leonard ou Jerry Stahl, les auteurs de polars étasuniens ont toujours été des esprits critiques, les affreux jojos du système, prompts à réagir aux entreprises de décervelage, télévisuel ou autre, qui voudraient faire croire que tout va toujours pour le mieux au pays de la Liberté immuable.

Les USA ont indiscutablement changé depuis l'élection controversée de George W. Bush en 2000, suivie des attentats du 11 septembre 2001 et de la croisade antiterroriste menée depuis lors par une administration belliciste et affairiste. Ce nouveau pays, le Bushland, fait peur à ses anciens alliés de la «vieille» Europe, mais aussi aux plus lucides de ses propres habitants - dont les auteurs de polars.

Plusieurs des meilleurs romans de ces dernières années relèvent magnifiquement le défi de raconter la «nouvelle Amérique» de George Bush. Ils se déroulent pour la plupart à l'est du pays, à New York, la ville blessée, et à Washington, la ville du pouvoir. Leurs auteurs sont souvent des nouveaux venus sur la scène du noir, ou des écrivains peu prolifiques. En voici quelques exemples.

Commençons par l'histoire d'Artie Cohen, un homme qui croyait au rêve américain. Juif russe cultivé, fils d'un officier du KGB, il avait émigré de l'ex-URSS pour devenir à Brooklyn un flic atypique, humain, polyglotte, apprécié des diverses communautés où il évoluait avec aisance. Mais l'Amérique a trahi son propre rêve. Au lendemain du 11 septembre, New York vit un hiver accablant, dans l'attente transie de nouvelles catastrophes. Artie enquête sur des meurtres et disparitions d'enfants. Est-ce l'œuvre d'un serial killer? Des terroristes sont-ils impliqués? Personne ne comprend. Tout le monde flippe. Les événements se succèdent dans un climat de panique aggravée par la propagande gouvernementale. Le jeune policier apprend soudain qu'on le soupçonne, et se découvre lui-même victime du fameux Patriot Act mis en place par l'administration Bush. Toutes ses certitudes sont dès lors brutalement remises en cause. Le pesant climat de suspicion qui a suivi le 11 septembre n'est au fond pas si éloigné des délires totalitaires auxquels il avait cru échapper en émigrant aux Etats-Unis.

Cinquième polar de la journaliste Reggie Nadelson, Sous la menace (Le Masque, 2005) a fait sensation aux USA par sa puissance évocatrice, sa capacité à rendre palpable la vertigineuse dépression d'une communauté dévastée, disloquée. Un grand récit paranoïaque, qui restera dans l'histoire littéraire comme l'un des premiers romans sociaux qui ont su dire de l'intérieur, brillamment, la réalité de cette «nouvelle Amérique» née avec le siècle.

Autre témoignage, superbe: celui du grand Lawrence Block, vétéran sexagénaire dont le dernier thriller, Lendemains de terreur (Seuil, 2004), se déroule au printemps 2002 dans Manhattan veuve de ses tours. S'y croisent un homme de ménage gay, une galeriste adepte de l'art brut, un ancien chef de la police qui pourrait briguer la mairie et un tueur christique, le Charpentier: fou de douleur après avoir perdu toute sa famille le 11 septembre, il est convaincu que New York ne se relèvera de ses cendres qu'à condition de la purifier par de nouveaux sacrifices. Roman polyphonique au suspense sans faille, Lendemains de terreur est aussi sombre, mais moins dépressif, que Sous la menace. A travers un fourmillement de personnages se dessine une formidable déclaration d'amour à une ville décrite comme un vibrant creuset de rencontres, d'énergie, d'érotisme, d'intelligence et de folie. Qui survivra, oui, grâce à l'inventivité de ses habitants.

Pendant ce temps, à Washington, un bibliothécaire nommé Goldberg devient par hasard l'archiviste privé d'un millionnaire, principal bailleur de fonds du Parti républicain. Le président sortant, un ancien alcoolique entouré de riches industriels, est en campagne pour une réélection difficile, et Goldberg, soupçonné d'espionnage, se voit traqué par des barbouzes. Pour s'en sortir, il n'a pas le choix: il devra découvrir par quels stratagèmes les néo-conservateurs espèrent voler les élections comme en 2000. Virtuose du polar politique, Larry Beinhart n'avait rien publié depuis dix ans, lorsque son provocateur American Hero avait été adapté au cinéma sous le titre Des Hommes d'influence. Ironique et jubilatoire, son nouveau thriller, Le Bibliothécaire (Série Noire, 2005), mêle habilement faits et fictions pour mieux décrypter les stratégies bushiennes de manipulation de médias moutonniers.

Washington encore, dans un proche futur. Ministre afro-américain de la justice, Melvin Hutchinson s'est rendu populaire par une politique musclée de tolérance moins-que-zéro. Multipliant les pouvoirs de la police, il a entrepris un nettoyage radical de la société américaine, instauré le couvre-feu dans les quartiers déshérités, créé de redoutables centres de rééducation pour toxicomanes et petits délinquants. Plébiscité par la population, il est en passe de devenir le premier vice-président black des Etats-Unis lorsque son passé le rattrape et qu'il se voit confronté à une nouvelle explosion raciale. Ecrit en 1996 déjà par un jeune Noir américain établi à Paris, Jake Lamar, Nous avions un rêve (Rivages) est un premier roman puissant, prémonitoire, qui met en garde contre les aberrations d'un communautarisme extrême. Condamnées à ne plus pouvoir se définir que par un critère, la race, les communautés redevenues tribus semblent avoir renoncé au rêve d'intégration des années 1960, se résigner à une nouvelle forme d'apartheid.

Le rêve cassé de Martin Luther King est au centre de plusieurs autres polars récents, qui reviennent aux années 1960 comme si celles-ci étaient un miroir du présent. La débâcle vietnamienne annonce le bourbier irakien, le tricheur Nixon fait la grimace au truqueur W. Lisez La Ville des ombres, de James Grady, chez Rivages; Hard Revolution, de George Pelecanos, au Seuil; A couper au couteau, de Kris Nelscott, chez Aube Noire. Trois romans âpres, réalistes, qui racontent Washington entre l'assassinat de King et l'affaire du Watergate, sur fond d'émeutes raciales, de rêves hippies et de complots menés par des agences gouvernementales sans scrupule. «L'histoire officielle est la pire des fictions», aime à dire James Grady. On n'a pas de mal à le croire.