Il dérange depuis toujours, Armand Gatti. Il s'affiche de toute façon colossal, ogre généreux sur les ruines de l'histoire récente. Ce fils d'anarchiste italien avait fait grand bruit à Genève en 1999: il y avait mobilisé pendant six mois une trentaine d'amateurs autour de la figure du philosophe résistant Jean Cavaillès.

Aujourd'hui, le champion de la Parole errante (sa troupe), toute une philosophie dans une enseigne, est de retour. Grâce au Théâtre Saint-Gervais et à son directeur Philippe Macasdar, qui programme l'une de ses pièces, Les 7 possibilités du train 713 en partance d'Auschwitz, fresque épique sur terres brûlées, déployée avec panache par le metteur en scène Eric Salama (voir ci-dessous). Mieux, le poète des marges lira à Saint-Gervais sa dernière pièce, Didascalie se promenant seule dans un théâtre vide, dimanche 26 janvier.

Présence rare donc. Et mobilisation annoncée des aficionados. Oui, Armand Gatti fascine, ultime héritier d'un théâtre qui dans les années 60 s'est voulu follement engagé. L'enfant né dans un bidonville de Monaco en 1924 est un résistant de la première heure et il porte haut l'étendard de l'espérance, fût-il défraîchi. L'intérêt du travail d'Eric Salama tient d'ailleurs sans doute à cela: il rappelle que le camp où le résistant Gatti est déporté à 18 ans, après avoir été condamné à mort par les nazis et gracié, hante toute son œuvre. C'est des baraquements de Linderman en Allemagne que tout est parti, rappelle le jeune universitaire genevois Yvan Rihs. Armand Gatti s'évade, s'engage comme parachutiste, mais n'oubliera jamais ces paysages de mort.

«C'est en déportation qu'il découvre le théâtre et c'est décisif, raconte Yvan Rihs qui a consacré à l'écrivain un mémoire de licence à l'Université de Genève. Il assiste à une représentation donnée par trois rabbins déportés, qui posent la question de leur identité de détenu. Par la suite, lorsqu'il se tourne vers le théâtre, après avoir été grand reporter pour le Parisien libéré, il n'aura de cesse de revenir à cette expérience fondatrice, dans L'Enfant-rat, par exemple, qui date du début des années 60. Pour Gatti, écrire sur les camps, c'est défendre la cause des vaincus, ceux d'hier et ceux d'aujourd'hui, avec entêtement. C'est aussi se demander toujours comment on reconstruit le langage à partir de la marge.»

«Le camp engendre une forme sans exemple, confirme Eric Salama, assistant de Gatti au cours de son séjour genevois. Le comédien doit renoncer au confort du psychologisme, se fondre dans un bloc, tout en préservant la singularité de la voix de son personnage. Les 7 possibilités est un chant, dont il faut faire entendre les dissonances.» Théâtre choral donc, selon le metteur en scène genevois, physicien de formation. Puissance de la parole, qui est en elle-même la preuve vibrante de la dignité de l'homme. C'est que l'espérance se loge aussi dans l'expérience de la beauté, selon Gatti. «Dans son film L'Enclos, première fiction sur les camps qui date de 1961, on voit en préambule le ciel et un arbre, observe Eric Salama. C'est grâce à cette vision-là que Gatti a pu survivre, dit-il volontiers.» «La cohérence de Gatti, note encore Yvan Rihs, c'est d'avoir choisi ces trente dernières années de rendre aux déclassés leur dignité en menant avec eux un travail d'appropriation du langage.» Le 26 janvier, Armand Gatti devrait donc tonner, comme les acteurs des 7 possibilités actuellement. Orage salvateur.

Les 7 possibilités du train 713 en partance d'Auschwitz…Saint-Gervais, Temple 5, Genève.

Loc. 022/908 20 20. Jusqu'au 2 fév.