Roman

«Tram 83», un fabuleux opéra-brousse

La prose jazzée du premier roman du Congolais Fiston Mwanza Mujila fait vibrer une métropole africaine avec une énergie hors du commun. Découverte

Prostitution, corruption, salsa: «Tram 83» est la scène d’un opéra-brousse fabuleux

La prose jazzée du premier roman du Congolais Fiston Mwanza Mujilafait vibrer une métropole africaine avec une énergie hors du commun

Genre: Roman
Qui ? Fiston Mwanza Mujila
Titre: Tram 83
Chez qui ? Métailié, 200 p.

Au cœur de la Ville-Pays, le Tram 83 est le bar où «les touristes à but lucratif, les mineurs, les étudiants, les prophètes, les grands prêtres de la Deuxième République refoulés de leur exil doré et les autres épaves de la vie se repentaient, ouvraient leur cœur et lâchaient des pièces». Prêtes à leur arracher jusqu’au dernier sou, il y a la cohorte des filles: filles-mères, canetons (moins de seize ans) dont le mantra est «Vous avez l’heure?» filles aux seins-grosses-tomates, femmes-sans-âge, serveuses revêches en quête de pourboire, demoiselles d’Avignon; sans compter les biscottes, créatures de sexe masculin pour tous usages. Sur scène, les Cubains et leurs standards «surgelés» succèdent aux jazzmen et aux Nigérians. La bière arrose les brochettes de chien, toutes sortes de substances circulent.

Bombe à fragmentation

Le Tram 83 (hommage à une ligne de tram de Bruxelles) est le lieu de convergence des vices et des misères, un fabuleux creuset, une bombe à fragmentation. Fiston Mwanza Mujila en a fait le centre névralgique de son premier roman. Né en 1981 à Lubumbashi, ancienne Elisabethville, en République démocratique du Congo, il est l’auteur de pièces de théâtre, de nouvelles, et de poèmes magnifiques, publiés en édition bilingue allemand-français, car il a été l’écrivain de la ville de Graz en Autriche. Il aurait voulu devenir musicien, mais chez lui, il n’y avait pas de saxophones; il jazze donc avec les mots.

On vit au présent

Lucien débarque au Tram 83, arrivé de l’Arrière-Pays. Il a rendez-vous avec Requiem dit aussi le Négus – et dont toute une page du roman liste les alias –, son ancien copain, aujourd’hui son frère ennemi. Pendant que Requiem règle ses combines douteuses en hurlant dans son portable, Lucien prend des notes sur son calepin: il est écrivain. Il a été prof d’histoire: «Tu n’as pas honte? – Pourquoi? – C’est une perte d’énergie. Nous on vit au présent. Et puis tu fais comment pour manger? Les étudiants sont toujours en grève et ça dure des années.» Ferdinand Malingeau, de la maison d’édition suisse romande (!) Les Trains du bonheur, s’intéresse à ses écrits. Mais il voudrait des modifications: «L’Afrique n’intéresse pas grand nombre d’intellectuels, disons qu’elle n’est plus exotique comme il y a quatre cents ans. Je te propose de revenir avec ce même texte mais que l’action se déroule en Colombie… Tu vois ce que je veux dire, avec les FARC, la jungle…»

Dans l’Arrière-Pays, la censure l’a obligé à brûler ses manuscrits. Au milieu de la corruption générale, Lucien le moraliste est une bête pour l’abattoir, mais il plaît aux femmes: «Intello. Débranché. Barbu. Souliers non astiqués. Cheveux au vent. Mal rasé. Les sondages démontrent que quatre-vingts pour cent des filles s’éprennent de pareils individus.» Une lecture publique de ses œuvres tourne à l’émeute. Et Requiem, son vieil ami, lui met des bâtons dans les roues. Cet aventurier qui a fait «le Soudan, l’Angola, la Corée, l’ex-Zaïre, l’Israël et même le Rwanda» a violé, tué, massacré. Aujourd’hui, il ne fait que voler, grugeant jusqu’aux amis. Sa devise: «La tragédie est déjà écrite, nous on préface.»

Accumulations

Pour rendre compte de l’énergie de Tram 83, il faudrait tout citer. Fiston Mwanza Mujila opère par accumulations, litanies, reprises de formules («Vous avez l’heure?»). Il entremêle si bien les prières des canetons, les vociférations de Requiem, les exclamations de la foule qu’on est assailli par le brouhaha et la confusion du Tram 83. L’auteur fait des performances: l’entendre scander sa prose doit être électrisant, on le ressent à la lecture. Cette virtuosité et ce burlesque n’ont rien de gratuit.

Fantoche

En marge des aventures de Lucien et de Requiem, Fiston Mwanza Mujila en dit beaucoup sur la répression, l’arbitraire, la corruption. Le Général dissident, fantoche omnipotent, règne sur les mines qu’il ouvre et ferme selon ses besoins et les cours de la Bourse. Le travail des enfants, la prostitution des mineurs, la débrouille, le racket sont monnaie courante. Tout va à vau-l’eau; les fonds publics s’engloutissent dans le marais sans fond de la prévarication. Ces vérités rebattues, Tram 83 les dit avec une verve, une inventivité, une faconde qui rappellent la virulence de Sony Labou Tansi.

Fiston Mwanza Mujila n’hésite pas à avoir recours aux citations bibliques et aux pires jeux de mots: sa langue déchaînée rend superbement compte de la cacophonie des métropoles africaines.

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Fiston Mwanza Mujila

Interviewé dans «Le Point Afrique»

«Je compose certains poèmes comme des partitions. Mon écritureest portée par le rythme,la bave, la diarrhée,la petite vérole…»
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