Olga Tokarczuk. Récits ultimes. Trad. de Grazyna Erhard. Noir sur Blanc. 254 p.

Récits ultimes est le troisième livre d'Olga Tokarczuk traduit en français. L'auteur, qui vit dans les Sudètes de Silésie, considérée comme l'une des plus importantes romancières polonaises actuelles, renouvelle ici le genre de la saga familiale en en proposant une variante discontinue, éclatée en trois longues nouvelles. Ida, la cinquantaine, sa mère Paraskewia, dite Parka, et sa fille Maya, la trentaine, sont les trois héroïnes de ces récits qui se déroulent chacun sur quelques jours - une crise, une confrontation à la mort qui place ces femmes face à leur destin. Soixante ans d'histoire polonaise pulsent à l'arrière-plan de ces personnages, façonnent ces trois façons d'être et de penser, et c'est bien là ce qui rend ce livre captivant, nécessaire.

Le chapitre central est le monologue intérieur de Parka: son mari vient de mourir, en plein hiver, dans une maison isolée au flanc d'une colline. Parka, vieille Parque ou sorcière restée seule avec sa chèvre pour compagne, alerte le lointain village en traçant avec ses pas en grandes lettres dans la neige trois mots: Petro est mort. Au cours de cette veillée funèbre et truculente, qui se prolonge plusieurs jours, elle passe en revue sa vie. Elle est Ukrainienne, Petro était Polonais. Une nuit, au lendemain de la guerre, «la frontière a changé de place, elle s'est retrouvée complètement ailleurs. Il s'est alors révélé que nous n'étions pas du bon côté.» Les réminiscences se bousculent en désordre, évoquées sans pathos.

Le couple gagne la Silésie, leur premier enfant meurt en route. Elle n'a jamais aimé son mari. N'a jamais appris le polonais; perçue à travers «l'œil de la quenouille» du quotidien, ce fut une vie sans héroïsme, tragique, brutale, ridicule, illuminée de durs instants de bonheur volé, longue succession de détails touchants et saugrenus. Une seconde fille naîtra, son nom sera Ida, car «les enfants doivent porter des prénoms qui existent dans toutes les langues du monde».

C'est elle, Ida, guide de voyage, qui est au centre du premier des trois récits. Enveloppées d'une blanche épaisseur de silence et d'une inquiétude lancinante, ces pages à la temporalité cotonneuse suggèrent l'état de choc, le flottement de la conscience d'Ida, qui vient d'avoir un accident de la route alors qu'elle tentait de retourner sur les lieux de son enfance. Fantasme ou simple coïncidence, elle trouve asile chez un couple âgé qui recueille des animaux moribonds. Ici encore, mais à la troisième personne cette fois, le récit à la fois rêveur, fantastique et minutieux reste habilement suspendu entre la vie et la mort.

Nouveau changement d'horizon et de style avec la troisième nouvelle. La narration, mise à distance par l'usage du passé simple, est chronologiquement contemporaine du premier récit: au moment où Ida subit son accident, Maya et son petit garçon de 11 ans sont en Malaisie, sur un îlot paradisiaque de la mer de Chine. Maya, jeune femme solitaire, «transparente» ou secrète, écrit des guides de voyage, mène dans un état de plongée ou d'apesanteur une vie de nomade moderne dans des endroits sans saisons, où «les voyageurs finissent à la longue par se ressembler». C'est par l'intermédiaire de son livre de chevet qu'elle garde un lien ténu avec ses racines, une ville du nord de l'Europe, où elle retrouve «des petites cuillères en argent, des robinets en laiton, des tasses en porcelaine». Quant à son fils, il dévore un livre de magie que lui a offert un vieux magicien, qui l'initie à son art. La mort surgit ici encore, vite escamotée.

D'une génération à l'autre, les liens entre ces trois femmes apparaissent singulièrement distendus; et pourtant, les fils de ces récits s'entrecroisent secrètement, dessinent le kilim d'une condition humaine nomade, magique et mortelle.